dimanche 3 février 2013

ETUDE LITTERAIRE et ANALYSE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRES XVIII, L'ELDORADO



















TEXTE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE XVIII


Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l'appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique et de physique.

Après avoir parcouru, toute l'après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.


Candide, Voltaire, L’Eldorado, chapitre XVIII, de « Vingt belles » à « le moins ».
Dans ce chapitre de Candide, la visite d’Eldorado introduit une pause dans le récit jusque là rapide et trépident. Candide et Cacambo contemplent, émerveillés, ce monde qui apparaît comme le contraire du monde qu’ils connaissent. Nous allons voir comment, en faisant de l'eldorado un monde à la fois inversé et idéal, Voltaire donne un sens à son pays utopique.




I. Un monde idéalisé
A) Un monde inversé
L’univers de l’Eldorado présente de nombreux points communs avec ce que connaissent Candide et Cacambo, à cela près que bien des façons de se comporter relèvent d’une sorte de renversement, perçu comme tout à fait insolite

- Féminité de la garde royale et « grandes officières ».
- Caractère grandiose de la réception réservée aux voyageurs : changement de vêtements/ insistance sur le décorum lors de l’arrivée au palais: rôle des nombreuses hyperboles (importance des chiffres) et de la chute « selon l’usage ordinaire » qui contraste avec la profusion qui précède.
- Familiarité avec le roi (« d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés»): Effet burlesque hyperbolique: « Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté », grâce au contraste sémantique du verbe « sauter au cou » (familiarité) et au registre noble du groupe nominal: « Sa Majesté ».
- Absence d’appareil répressif (pas de cour de justice ni de prison), accentué par les adverbes « jamais » et « non ».

B) Un monde d’abondance
- Matériaux exceptionnels pour la construction du palais royal et gigantisme des constructions (Force des hyperboles spatiales et numérales « jusqu’aux nues »/ «galerie de deux mille pas »).
- Richesse et originalité des éléments urbains (« fontaines »): Champ lexical du luxe, de la profusion, isotopie du paradis: « eau pure, eau rosa, liqueurs, girofle et cannelle  ». Utilisation du pluriel : « officiers, officières, édifices, liqueurs, pierreries», Accumulations et superlatifs: Abondance, luxuriance, endroit paradisiaque.

C) Une société civilisée
- Un accueil chaleureux: « Sa Majesté les reçut avec toute la grâce imaginable (hyperbole), et les pria poliment (adverbe à valeur d’insistance, c’est un Roi qui s’adresse à des gens du peuple!) à souper (alors que ce sont de simples voyageurs). - Effet: Un monarque accessible, familier et humain.
- Des gens respectueux de la morale : pas de prison ni de cour de justice.
Un intérêt pour le savoir et la culture : existence du « palais des sciences », son gigantisme et la quantité d’instruments (hyperbole numérale, profusion: adverbe « toute »+ adjectif «pleine »: impression d’incommensurabilité).

II. Une utopie et un modèle
A) Les indices de l’utopie
- L’Eldorado offre l’image d’un univers où tout est bien, beau, agréable, et où il n’existe aucune trace de conflit, de problème d’aucune sorte. Monde lisse et heureux, sans hypocrisie ni cruauté, il est une sorte de paradis où tout ce qui fait les charmes du monde réel se trouve porté à un degré qui relève de l’imagination.
- Absence de réel émerveillement de Candide qui pourtant s’étonne et s’émerveille de tout, ce qui met sur le même plan ce qui est vraiment merveilleux (pierreries, moutons volants) et ce qui est réalisable (absence de prison). Ce qui fait de ce monde une utopie. Candide est plus étonné par le palais des sciences que par l’absence de prison!, et « les bons mots du roi n’étaient pas ce qui l’étonnait le moins ».
- La spontanéité du comportement devant le roi.

B) Une mise à distance
- Les indices qui créent la connivence sont, comme presque toujours, ceux du décalage, qui crée une tonalité désinvolte ironique, détachée. Voltaire invite en effet son lecteur à regarder l’Eldorado d’un peu plus loin que ne le fait Candide.
- Les exagérations : Insistance sur une perfection exagérée. Chiffres élevés / superlatif

C) Un modèle vers lequel tendre
- Tous les jeux d’inversions, la base réelle d’Eldorado concourent également à suggérer au lecteur qu’il s’agit d’un monde dans lequel tout se trouve modifié et très fortement exagéré, donc inacceptable tel quel. Le message comporte néanmoins des éléments de comparaison et permet la présentation d’un idéal politique.
Des idées essentielles définissant un idéal de société et de gouvernement:
- Un monarque libéral, tolérant et proche de ses sujets.
- Une société fondée sur la courtoisie et le respect d’autrui.
- Une société faisant grand cas de la connaissance.
- Une société qui ne connaît pas de criminalité.
- Une civilisation urbaine où l’on porte de l’intérêt à l’urbanisme et à l’esthétique.

III) Un symbole qui a ses limites.
Voltaire s'arrange donc pour que l'Eldorado rappelle à la fois le mythe de l'âge d'or et le genre utopique, mais il prend ses distances : il contamine l'utopie par le mythe du paradis et de l'âge d'or. Il refuse donc de bâtir une utopie complète.
Il s'agit pour lui de:

A) Faire une satire de l'ordre du réel :
- L'Eldorado est le pays de la tolérance et de la liberté individuelle : absence de guerre, de prison, de moines et de prêtres, simplicité des mœurs (accueil royal)
- Contrepoint des pratiques et des soumissions du réel

B) Bâtir une surcharge idéale :
- L'Eldorado devient le produit extrême de la philosophie optimiste. Ne s'agit-il donc pas plutôt de régler des comptes, de démythifier ces constructions utopiques : d'ailleurs Candide ne se sent pas prêt à finir ses jours en Eldorado !

C) Créer une étape dans le cheminement de Candide. Seule la vie dans le monde, avec ses difficultés, l'effort, le travail peuvent assurer un véritable bonheur. Voir le dernier chapitre.

Nathalie LECLERCQ

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