dimanche 3 février 2013

ETUDE LITTERAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE XXX




TEXTE, CHAPITRE XXX

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : « Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé.


- De quoi te mêles-tu ? dit le derviche, est-ce là ton affaire ?

- Que faut-il donc faire ? dit Pangloss.
- Te taire, dit le derviche.
- Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme et de l'harmonie préétablie. » Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? - Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice, et le besoin. »

- Mais, mon Révérend Père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.
- Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ?

Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler. « Je n'en sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmac piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.


Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. - Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV ? Vous savez... - Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. - Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. - Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »
























 ETUDE LITTERAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, Chapitre 30 (sur l’ensemble du chapitre)



1) Quel sens donné aux paroles du derviche? En quoi est-ce une parabole (récit allégorique à valeur de morale)?
2) Expliquez les propos du vieillard: « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin. »
3) Quelle leçon Candide tire-t’il de ces deux conversations?
4) Quelle est la portée argumentative et philosophique de cette fin sous forme d’apologue (petite fable visant essentiellement à illustrer une leçon morale)?

I) Il faut cultiver son jardin :
A .La philosophie du jardin
- La polémique contre l’optimisme ouvre sur la constitution d’une authentique philosophie (libéralisme économique et politique, individualisme, humanisme)
- Conséquences: Le rejet de toutes les formes d’autorité (religieuse, intellectuelle et politique)
Le mode de fonctionnement de la petite métairie (talents = compétences / spécialisation et rationalisation des taches) annonce l’organisation des entreprises futures

B. Le sens de la formule: « il faut cultiver notre jardin » En contextes (du conte / au XVIII ème siècle)
- Du futile (jardin de TTT) à l’utile: début du conte opposé à la fin. Mais la boucle est bouclée, le voyage terminé.
- Du faux « paradis terrestre » à un nouvel Eden
- Du paradis d’illusions au jardin de sagesse
- Conséquences :
Le jardin du chap. 30 marque la fin d’une évolution
Affirmation « en creux » (implicite) d’une morale épicurienne
Résume le travail critique du conte

II. Conclusion à valeur d’apologue
A. Une communauté sans hiérarchie visible ni conflit : le règne de la tolérance
- La petite société et la parabole des « talents »
- Les membres qui la composent : des êtres mutilés par l’existence
- L’apologie du travail dans sa dimension thérapeutique

B. Une morale de l’action
- Les connotations attachées au verbe « cultiver »
- Un message conforme aux idéaux des Lumières: Le sens du bonheur humain.
- Candide : un philosophe des Lumières
- Le philosophe authentique : un homme d’action et non un homme de discours
- Refus de la métaphysique : le « jardin » par opposition au ciel des métaphysiciens

C. Candide :
- Représentant de l’empirisme
- Bâtard déclassé devient propriétaire terrien (intégration sociale réussie du picaro)
- Devient le maître de lui-même (gagne en autonomie / « sapere aude » : ose penser par toi-même)
Conclusion:
- Une fin quelque peu décevante sur le plan de l’intrigue (mariage de Candide contre son gré…)
- La fin d’un conte : regroupement des personnages essentiels (expulsion du baron)
- Un conte philosophique : Voir le titre du chapitre 30 : fin plus conforme à un texte didactique qu’à un texte narratif
- C’est la philosophie qui l’emporte désormais, mâtinée de préoccupations économiques
- Une fin ambiguë, ouverte, problématique conforme au genre.

Nathalie LECLERCQ

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