dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE XIX



















TEXTE: VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE XIX


En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ?
- J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre.
- Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ?
- Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. " Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.

- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.
- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo.
- Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.


Candide , Chapitre XIX « En approchant de la ville…plus horrible »

              Voltaire, au chapitre XIX de Candide, écrit en 1759, raconte la façon dont son héros éponyme rencontre un esclave.
               Nous allons voir par quels procédés stylistiques Voltaire dénonce l’esclavage.
           Pour répondre à cette question, nous allons montrer que le philosophe présente un dialogue argumentatif. Puis, nous verrons que ce texte est un réquisitoire contre l’esclavage. Enfin, nous analyserons la façon dont Voltaire cherche à toucher le lecteur pour mieux le faire réagir.


              Dans un premier temps, nous allons voir que Voltaire fait un dialogue argumentatif.
  Tout d’abord, Voltaire intègre à son récit un dialogue au discours direct. La présence des tirets, du présent d’énonciation (« J’attends, c’est, on nous donne... ») sont des caractéristiques du discours direct. Ce style direct a pour effet de donner vie au dialogue et de plonger le lecteur dans la conversation qui a lieu entre Candide et l’esclave. Ce dialogue a une visée persuasive, Voltaire veut persuader le lecteur en faisant appel à ses émotions, et le discours direct amplifie la force émotive de l’échange. Le choix de la première personne permet de conférer un pathétique discret à l'évocation. Le narrateur limite la partie descriptive à la première phrase. Puis il ouvre un dialogue, qui implique Candide, mais donne surtout largement la parole à la victime. L’esclave joue alors le rôle de témoin direct puisqu’il subit lui-même les sévices décrits. Ces procédés permettent d’accentuer le pathétisme de la scène. L’esclave, enfin, ne cesse de dire « nous », ce pronom personnel souligne ainsi l’appartenance du protagoniste à une communauté souffrante dont il est solidaire. Le dialogue acquiert alors plus de force et le lecteur s’identifie plus facilement aux personnages.
             En outre, un jeu de questions/réponses s’instaure. « Que fais-tu là, mon ami [...] », demande Candide, et l’esclave de répondre : « J’attends mon maître, M. Venderdendur. » Le constat amer est renforcé par le néologisme « Venderdendur » aux assonances rauques et au sens révélateur. Ce vendeur a la dent dure, et l'hyperbole contenue dans le nom du « fameux négociant », autre ironie, en dit long sur sa cruauté. Le jeu de questions/réponses inverse les rôles, Candide découvre l’esclavage, et l’esclave le lui fait découvrir. Ce procédé permet de donner la parole à la victime et d’amplifier la portée pathétique et dénonciatrice de ses propos.
            Enfin, les arguments de l’esclave sont présentés avec force. La tonalité change, à partir de « Cependant lorsque ma mère » et devient plus pathétique. L’esclave analyse la situation et présente son argumentation. L'esclave adopte alors le langage d'un homme rationnel et sensible dans lequel on reconnaît Voltaire lui-même. Le registre judiciaire est d’ailleurs de mise, lorsque l’esclave s’exclame : « Nous sommes tous enfants d'Adam... » Cette attaque contre les religieux qui ne suivent même pas leurs propres préceptes accuse un système hypocrite et vil. L’esclave incrimine même ses parents qui l’ont « vendu », et conclut : « Les chiens, les singes, les perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous. » Cette comparaison déshumanisante sert d’argument suprême. Moins bien traités que des bêtes, les esclaves sont considérés comme des moins que rien.
           Pour conclure, nous pouvons dire que Voltaire a écrit un dialogue argumentatif au discours direct, qui donne davantage de vivacité et de réalisme à l’échange. L’esclave est ainsi à même de présenter ses arguments, dans un jeu subtil de questions/réponses. Le discours de l’esclave prend alors un tour accusateur et judiciaire.

             Nous allons voir, dans un second temps, que ce dialogue argumentatif est un réquisitoire contre l’esclavage.
      Tout d’abord, Voltaire livre un réquisitoire contre l’esclavage en dénonçant les relations maître/esclave. Déjà, le rapport de soumission est fortement marqué dans  la phrase « j'attends mon maître... », la froideur du constat et la valeur durative du présent qui laisse penser que l’esclave peut attendre très longtemps mettent en exergue la cruauté du maître. Ensuite, rappelons que le nom-portrait du maître, « Vanderdendur », accentue l'effet d'une autorité brutalement revendiquée et appliquée. Enfin, l’épithète utilisée dans « le fameux négociant » énonce ironiquement la situation officielle du maître et marque la légalité de sa conduite, comme celle d'un homme de bonne réputation, un notable de la servitude et non un négrier clandestin. Voltaire dénonce ainsi un maître cruel, qui agit impunément et en toute légitimité.
En outre, dans le langage prêté à l'esclave, le choix d'un style nu fait particulièrement ressortir la brutalité des faits.  L’esclave explique ainsi : « Quand nous travaillons... la jambe". Le système hypotaxique est révélateur, et le rapport cause/conséquence est sans appel. Les propositions sont courtes comme des coups. Les verbes concrets ont une charge de violence, le verbe d’action « coupe » au présent a une valeur d’habitude. « C’est l’usage », ajoute l’esclave. La phrase sonne telle une loi, et le présent omnitemporel met en valeur le caractère coutumier de telles pratiques. Le pronom impersonnel « on » vient amplifier la deshumanisation du constat, et fait du tortionnaire, un anonyme sans visage et sans conscience. L'absence d'adjectifs souligne la simplicité, l'objectivité d'un constat. La simplification du réel accentue encore la rigueur des sévices, nous passons directement de « ...nous attrape le doigt » à « on nous coupe la main » en économisant l'explication (l'amputation pour éviter la gangrène). Nous retrouvons le même procédé pour "on nous coupe la jambe" : on coupait le jarret des fuyards pour éviter la récidive sans trop nuire à leur rendement. Tous ces procédés concourent au même effet : dénoncer des pratiques cruelles et inhumaines.
Enfin, la soudaineté de la chute fait éclater l'inhumanité en soulignant la disproportion de l'effet à la cause : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », affirme l’esclave. La juxtaposition est insoutenable entre les membres coupés et la friandise! Le lecteur est directement pris à partie et devient le double de Candide, convoqué par ce « vous » accusateur. Le substantif « prix » est à prendre en syllepse (dans tous les sens du terme). En effet, « prix » signifie le paiement, le coût, mais aussi la récompense, et la punition. L’utilisation de ce terme rend compte de toute l’ironie de la situation. Le sucre, les friandises, se paient au prix de tortures infâmes et dégradantes. Le présent omnitemporel « mangez » met l’accent sur le caractère usuel et duratif d’une telle horreur. Voltaire dénonce donc aussi ces Européens qui se font complices des esclavagistes en achetant du sucre et en ignorant de telles pratiques.
Nous pouvons donc conclure en disant que Voltaire dénonce l’esclavage en dévoilant les relations maître/esclave, en optant pour un style nu et dépouillé qui fait ressortir la brutalité des faits et en présentant une chute soudaine.

          Nous allons montrer, dans un dernier temps, que Voltaire cherche à toucher le lecteur pour mieux le faire réagir.
         Tout d’abord, Voltaire fait appel au registre pathétique pour émouvoir le lecteur. Dans la première partie du texte (jusqu'à "du sucre en Europe"), le narrateur a su émouvoir par un recours calculé à la plus grande simplicité d'expression et par une description péjorative de l’esclave. Le ton dépouillé de l'horreur brute dans les quelques lignes de description du « nègre » évoque sa prostration : « un nègre étendu par terre ». La simplicité syntaxique de la proposition met en exergue la situation de l’esclave, comme condamné à végéter à même le sol. Puis son état physique est énoncé avec la neutralité d'un constat. Voltaire écrit en effet : « il manquait à ce pauvre homme...droite. » L’absence d'adjectif manifeste la pitié, mais aussi la brutalité nue du fait, et amplifie l’émotion du lecteur qui ne peut que réagir face à une description aussi pathétique.
           En outre, Voltaire fait réagir le lecteur en faisant en sorte qu’il s’identifie à Candide, et qu’il fasse sienne son indignation. Car Candide s’indigne, et nous pouvons d’ores et déjà noter les progrès du jeune homme, qui, pour une fois, pense par lui-même. Ce récit marque donc un pas important pour Candide dans la conquête d'une certaine autonomie de pensée. Sa surprise initiale plaide en sa faveur, comme sa curiosité, son désir de comprendre. Le "mon ami" exprime sa compassion, comme "l'état horrible où je te vois". Candide devient donc le double du lecteur, et le terme « abomination », fortement péjoratif et axiologique, résume parfaitement ce que le lecteur a pu penser d’un tel récit.
        Enfin, le lecteur est le double de Candide, en ce qu’il a une nouvelle occasion de remettre en cause l’optimisme du philosophe Leibniz, représenté par Pangloss dans le conte, qui ne cesse de répéter que «tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. » Lorsque Candide s’écrie : « Hélas, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand tout est mal », il inverse les propositions de Pangloss par des antithèses bien trouvées, et confronte ainsi son ancien maître à ses propres contradictions. Les termes fortement axiologiques « rage », « mal » connotent une prise de position nette et sans appel. Pourtant, Candide ajoute : « Il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme ». Le futur renvoie son émancipation à plus tard, mais pas celle du lecteur, que Voltaire veut immédiate. Si les pleurs de Candide closent le dialogue, l’indignation du lecteur n’en est que plus intense, et loin d’être aussi candide que le jeune naïf, la conscience du lecteur demeure en éveil.
         Voltaire cherche donc à faire réagir le lecteur, en le touchant par une scène hautement pathétique, en le faisant s’identifier à Candide, et en mettant en scène une double prise de conscience, celle du personnage, mais surtout, celle du lecteur lui-même.

        Pour conclure, nous pouvons dire que Voltaire livre un véritable réquisitoire contre l’esclavage. Dans un premier temps, il présente un dialogue argumentatif lors duquel il fait parler directement les personnages pour plus d’efficacité. Un jeu de questions/réponses s’instaure et l’esclave peut ainsi énoncer ses arguments avec force. Ce réquisitoire contre l’esclavage dénonce, dans un second temps, des relations sadiques de maître à esclave. Le style nu fait ressortir la brutalité des faits et la soudaineté de la chute met en exergue l’inhumanité de telles pratiques. C’est ainsi que, finalement, Voltaire fait réagir le lecteur. Les émotions fortes qu’il ressent lui permettent de s’identifier à Candide et de remettre en cause l’optimisme de Leibniz, véritable cible du conte philosophique.
       Cet extrait rappelle le chapitre III de Candide lors duquel Voltaire dénonce les horreurs de la guerre. En effet, l’auteur reprend quelques-uns de ces procédés, des descriptions pathétiques, notamment, à même de toucher le lecteur et de susciter son indignation.

Nathalie LECLERCQ



2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Pour ceux que cela intéresse, j'ai créé un site qui résume Candide de Voltaire, chapitre par chapitre avec à chaque fois des citations.

    N'hésitez pas à faire un tour : http://www.candide-voltaire.com

    Belle journée,

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  2. Ton commentaire composé ma beaucoup aidé merci beaucoup!!

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