dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE VI














TEXTE: VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE VI


Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.


COMMENTAIRE: Chapitre VI: L’autodafé (Les deux premiers paragraphes)

L’autodafé marque la purification de l’Église (auto da fe = acte de foi) par des cérémonies voulues exemplaires. Il est constitué par la lecture solennelle des jugements de l’inquisition aux condamnés revêtus d’une casaque (san benito) et d’une mitre en carton sur laquelle sont peints des diables et des flammes. Le sens des flammes traduit le degré de culpabilité : les flammes droites annoncent la peine de mort et les flammes renversées la remise de cette peine. Puis vient l’exécution de la sentence : les impénitents et les relaps sont brûlés vifs, les repentants bénéficient d’un régime de faveur puisqu’ils sont étranglés avant d’être jetés au feu. Ceux qui échappent à la mort sont flagellés - comme Candide -, emprisonnés, exilés ou privés de leurs biens.
L’épisode de l’autodafé repose sur des circonstances historiques : le 20 juin 1756 eut lieu à Lisbonne un autodafé consécutif au tremblement de terre et Voltaire y fait référence dans son Précis du siècle de Louis XV : « Les Portugais crurent obtenir la clémence de Dieu en faisant brûler des Juifs et d’autres hommes dans ce qu’ils appellent un autodafé, acte de foi, que les autres nations regardent comme un acte de barbarie ».
L’épisode de l’autodafé est relaté par le narrateur en focalisation zéro alors que dans le chap. VIII, c’est Cunégonde, spectatrice de la cérémonie, qui en fera le récit. Cette réduplication (répété deux fois) montre, si besoin est, combien la dénonciation de l’intolérance, celle qui se nourrit du fanatisme religieux est un thème cher à Voltaire. Le fanatisme a de multiples visages dont l’inquisition n’est qu’un avatar (une des incarnations). Le chapitre I en a présenté un autre à travers la peinture d’une noblesse rétractée sur ses privilèges et prisonnière de préjugés nobiliaires grotesques.
Ce chapitre porte une sérieuse atteinte à la théorie de l’Optimisme car y meurent un grand nombre de victimes innocentes (les 4 condamnés - si l’on compte la fausse mort de Pangloss (mal pendu) - et les victimes des deux tremblements de terre!)
La composition de la page est d’une grande simplicité et correspond aux deux § que nous allons commenter : le 1er § présente la décision des autorités religieuses et le lien avec le tremblement de terre ; le 2ème § consacré à l’autodafé présente successivement les victimes, leur crime, leur châtiment.
Situation: Après l’épisode guerrier des chapitres 3 et 4, les tribulations maritimes de Candide l’ont amené après une violente tempête au cours de laquelle il a perdu le bon anabaptiste Jacques à Lisbonne, ville portugaise en proie à un terrible séisme. C’est donc ébranlé par les différentes catastrophes récentes et dont les dernières dépassent la seule malfaisance humaine que Candide aborde à Lisbonne.
Ce chapitre est en liaison étroite avec les chapitres VI et V par le thème de la religion. A la fin du chapitre V, Pangloss et involontairement et passivement Candide se sont compromis dans une discussion religieuse avec un familier de l’inquisition. Bavard impénitent, Pangloss s’est lancé dans des arguties (arguments vides) sur la notion métaphysique de liberté. Au chapitre VI, Candide et Pangloss sont victimes de la décision de l’université de Coimbra de brûler à petit feu quelques hérétiques pour éviter un nouveau tremblement de terre. Par conséquent Pangloss et Candide sont arrêtés l’un pour avoir parlé et l’autre pour avoir écouté. Le chapitre VI décrit donc le châtiment infligé.
       Problématique: Par quels procédés stylistiques Voltaire présente une satire (Écrit dans lequel l'auteur fait ouvertement la critique d'une époque, d'une politique, d'une morale ou attaque certains personnages en s'en moquant.) de l’obscurantisme (attitude visant à s‘opposer à toute forme de progrès, en religion, plus précisément, expliquer des faits par des superstitions, et non sur la raison)?

I) Un récit théâtralisé, ou l’autodafé comme spectacle rituel
A) Un récit au tempo (rythme) alerte :
- Un récit édulcoré (Édulcorer: faire perdre de sa vigueur ou de sa dureté) : Utilisation de l’euphémisme (« des appartements d‘une extrême fraîcheur »).
- Respect des bienséances : pas de cri, de sang, de bourreau (conforme à l’esthétique classique !).
- Absence de pathos. Neutralité de ton, regard de l’ethnologue, du clinicien.
B) Un récit factuel (qui se contente de rapporter les faits):
- Enchaînement strict et rapide des faits (de la prison à la procession sans passer par le prétoire) qui s’autorise l’ellipse (les 8 jours passés en prison ne sont pas racontés).
- Concentration des effets et rapidité des actions: en quelques lignes, les victimes sont costumées, puis elles défilent, puis suit l’accomplissement de la sentence: tempo alerte: passé simple, indicateurs temporels (« après le dîner, huit jours après (ellipse), le même jour »).
- Une esthétique classique : Économie de moyens. Syntaxe épurée (phrases juxtaposées ou coordonnées: construction paratactique)
Absence d’analyse psychologique: Voltaire décrit les faits, mais on ne sait pas ce que pensent les personnages de ces aventures.
C) La mise en scène d’ « un bel autodafé »
- Le champ lexical du spectacle: « spectacle, on orna, belle musique, on chantait » et la description des san benito.
- Un cadre spatial fonctionnant comme un décor: Le peuple regarde la procession, comme un défilé carnavalesque.
- Des détails visuels et sonores fonctionnant comme des didascalies: Les costumes, la procession, les chants.
- L’assonance en (a) mimétique du fracas sismique: « fracas épouvantable »
- L’humour (humour noir) et le burlesque: Transformer en cérémonie joyeuse un acte de barbarie.

II. La satire de l’obscurantisme ou l’infamie de l’inquisition : Les objectifs de la dénonciation : Le fanatisme religieux, la superstition et l’intolérance
A) Le mécanisme de l’inquisition
- Un pouvoir anonyme, omnipotent (qui peut tout) et incompétent: force des verbes d’actions qui dénotent un pouvoir absolu: « on avait saisi, on vint lier, fessé, brûlés, pendu ». Champ lexical de la dictature.
- L’aspect comminatoire (menaçant) du « ON », ellipse systématique des compléments d’agent. Le pronom indéfini « on » met en scène un monde muet et déshumanisé.
- Forme et voix passives: « ils furent menés, ils furent revêtus, il fut fessé ». Les victimes semblent menées par des fantômes qui décident de leur sort.
- Recherche forcenée de pécheurs, de victimes expiatoires (Qui sert à expier une faute dans le cadre du rite prévu à cet effet.): règne de l’arbitraire.
- Des victimes anonymes et innocentes. Faux crimes et vrais châtiments: « avoir épousé sa commère, arracher le lard du poulet, discuter et parler ».
- Les effets: Iniquité (injustice) dénoncée par les faits « le même jour, la terre trembla de nouveau » : l’inefficacité provoque l’effet inverse de celui qui est escompté.
B) Le mécanisme de la dénonciation
- Le règne de l’absurde et le jeu sur les causalités: « Le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler »: Ironie de cette assertion (affirmation), quel lien de cause à effet?. L’adjectif « infaillible » est contredit par le fait que le même jour, la terre trembla à nouveau.
- Ironie de Voltaire : critique de la superstition (Voir l’enchaînement illogique des 1er et 2ème § « en conséquence »)
- Conséquence : acte de foi, l’autodafé est dévalué en acte de superstition.
                  C) L’humour (humour noir) et le burlesque
- Transformer en cérémonie joyeuse un acte de barbarie.
- La futilité des crimes reprochés ici contraste avec la violence du châtiment et le procédé semble relever de l’exagération, toujours si efficace lorsqu’on se livre à la caricature… Bien sûr à l’époque de la composition de Candide, Voltaire ignore que le 1er juillet 1766 le jeune chevalier de la Barre sera exécuté à Abbeville pour avoir été seulement suspecté de ne s’être point découvert au passage d’une procession religieuse…La réalité dépasse la fiction…

Voltaire présente donc une satire de l’obscurantisme en utilisant les procédés de l’humour noir, de l’ironie et du burlesque.  L’intolérance est la seconde incarnation du mal rencontrée par Candide : elle a une parenté avec la guerre car elle présente le même aspect spectaculaire (beauté apparente qui masque des atrocités).  De plus, comme la guerre, il s’agit ici d’une surenchère des hommes sur leur propre malheur.
Les chapitres de l’Eldorado peignent un peuple heureux parce que débarrassé des dogmes religieux, un peuple sans clergé, un peuple qui ne prie pas Dieu mais qui ne cesse de le remercier. Cette religion de la tolérance, Candide la fait sienne au chapitre XXX. Dans la métairie coexistent optimisme et pessimiste, chrétiens et musulmans (frère Giroflée) mais il n’y a ni église ni clergé et l’harmonie n’est obtenue qu’au prix de l’expulsion du fils du baron et du silence de Pangloss.

Nathalie LECLERCQ

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