dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, SAINT AMANT, LE PARESSEUX













Le Paresseux (1631)


Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,

Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

 Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,

Que je crois que les biens me viendront en[dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,

Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

Plan pour un commentaire littéraire:

      Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant (1594-1661) a écrit « Le Paresseux » en 1631, poème issu de ses Œuvres Poétiques. Lorsque Saint-Amant écrit ce poème, un conflit s’anime entre les classiques «souples», libertins, et ceux qui exigent que l’on durcisse les règles. Malherbe fixe les formes, les genres, refusant le mélange des différents registres de langue par exemple. Saint-Amant, appartenant de fait au classicisme, s’oppose à Malherbe. Il revendique une originalité, basée sur la liberté dans les formes, les mœurs ou la religion. Ces revendications ne l’empêchent pas d’être croyant par ailleurs. Il apprécie la poésie précieuse, tout en restant académicien.
     Ce sonnet s’inscrit néanmoins dans l’héritage des normes édictées par Du Bellay quelques décennies auparavant. Le poète y traite un sujet d’apparence légère mais qui n’en reste pas moins le premier des sept péchés capitaux.


Nous allons voir comment l’auteur crée un hymne burlesque et original à la paresse.
      Nous  analyserons, dans un premier temps, le réalisme familier, proche de la simplicité, à l’œuvre dans ce sonnet, puis nous verrons que le poète s’amuse à prendre le contre-pied du style noble et de la poésie galante et mondaine, pour livrer au lecteur un hymne à la paresse original.


 I) Un sonnet au réalisme familier, proche de la simplicité
            A) Dire le quotidien
- « Fagoté, lièvre, pâté, bedaine… » : Tout le poème, champ lexical prosaïque = Réalisme terre à terre et vocabulaire familier
- Le prosaïsme dit le monde tel qu'il est

            B) Mise en valeur du physique et du corporel
- Vers 1 = hyperbole
- Vers 8 = métaphore, effet : Le corps semble anéanti, « enseveli », totalement inactif

            C) Mise en scène du « moi »
- Lyrisme du texte (« je » et tous les éléments grammaticaux qui s’y rapportent) = expression des sentiments personnels qui permettent d’entrer dans un moment intime.




II) Où le poète prend le contre-pied du style noble et de la poésie galante et mondaine
            A) Lyrisme traditionnel détourné et parodié (Imiter en se moquant)
- Rime significative : mélancolie/folie
- Poème du non engagement : « sans me soucier » + diérèse = importance de la préposition et des négations = négation de l’engagement politique.
- « âme ensevelie » = métaphore = mort du lyrisme

           B) Style grotesque
- Comparaison vers 3 + rime fagoté/pâté = animalisation, déshumanisation + vocabulaire alimentaire
- Vers 4 : allusion à Don Quichotte + oxymore qui reprend le thème du poème « morne folie » = langueur et paresse

           C) Juxtaposition style bas et style noble = registre burlesque, traiter un sujet non sérieux de façon noble.
- Vers 1 : paresse/mélancolie + allitération en [l] et [r]
- Vers 2 : « je rêve dans un lit » : prosaïsme
- Vers 10 : « je crois que les biens me viendront en dormant » Humour et dérision
= Construction d’un personnage iconoclaste et anticonformiste.



III) Pour livrer au lecteur un hymne à la paresse original
            A) Hymne à la paresse
- « je rêve », « sans me soucier », « langueur » = Vocabulaire appréciatif 
- « ce plaisir » + allitération en [r] + « si doux et si charmant » = construction binaire et description méliorative hyperbolique = éloge paradoxal d’un vice

            B) Mis en abyme et travail de l’écriture
- Vers 7 : « je consacre un bel hymne à cette oisiveté » : verbe d’action + description de ce qu’il est en train de faire = mise en abyme et art poétique
- « trouver, croire, voir, écrire… » : Champ lexical de l’écriture = hymne à l’écriture
- « oisiveté/royauté » + « entrouvert/vers » : rimes significatives

            C) Humour et dérision
- Vers 9 et 10 : « je crois que les biens me viendront en dormant » + bedaine = le poète se moque de lui-même
- Jeu sur les nasales (assonance)
- Chute finale : non hymne à la paresse, mais boutade et moquerie contre Baudoin (avec diérèse ! humour) qui était un bourreau du travail.

Nathalie LECLERCQ


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