dimanche 3 février 2013

QUESTION DE CORPUS, RABELAIS, GARGANTUA, EDUCATION DES SOPHISTES ET EDUCATION DE PONOCRATES




Problématique: Par quels procédés littéraires et argumentatifs Rabelais, dans Gargantua, reprend et développe les conceptions humanistes de l‘homme et du monde?



Texte I: Rabelais, Gargantua, « L’Éducation des sophistes »
Texte II: Rabelais, Gargantua, « L’Éducation de Ponocrates»









Question de corpus: 
Comment, dans ces deux textes, Rabelais donne-t-il les clefs d’une bonne éducation ?

                Rabelais auteur humaniste du XVIème siècle a écrit Gargantua en 1534. Gargantua est sans doute le texte narratif le plus célèbre de la Renaissance française. D’une structurecomparable à celle de Pantagruel, mais d’une écriture plus complexe, il conte les années d’apprentissage et les exploits guerriers du géant Gargantua. Plaidoyer pour une culture humaniste contre les lourdeurs d’un enseignement sorbonnard figé, Gargantua est aussi un roman plein de verve, d’une grande richesse lexicale, et d’une écriture souvent crue, volontiers scatologique. Aux chapitres sur l’éducation du héros, Rabelais conte comment, devant les tristes résultats de l’éducation des théologiens, le géant est confié à Ponocrates.
                Nous allons voir comment Rabelais, dans ces deux textes, donne les clefs d’une bonne éducation.            


                Tout d’abord, Rabelais joue des symétries et des oppositions dans la construction des deux récits. En effet, la narration de l’éducation des théologiens se fait par étapes : l 4 à 10: Le lever, l 11 à 13: Le déjeuner, l 26 à 33: A l’église, l 34 à 36: Le souper. Le lecteur comprend que l’occupation première de Gargantua est de manger et d’aller à l’église. La dernière ligne du texte, qui marque la conclusion de cette éducation hors du commun, souligne: « Puis il étudiait une méchante heure ». L’adjectif qualificatif épithète «méchante» en dit long sur l’état d’esprit deGargantua face à cette véritable corvée, et tout lerésultat de cette éducation tend à étudier une heure par jour! Les métaphores « les yeux posés sur le livre » et« l’esprit à la cuisine » mettent en évidence, de façon ironique, que Gargantua ne retire rien de ses études. Donc Rabelais se sert de l’argumentation indirecte pour porter un jugement négatif implicite sur cette éducation. A contrario, les étapes du récit de l’éducation de Ponocrates sont bien différentes. Si les deux journées semblent  bien remplies, l‘une se résume à écouter trente messes, alors que l‘autre favorise la simultanéité des actions: l 1: « Pendant qu’on lefrictionnait », « pendant ce temps (l 12) », « ils sortaient toujours en discutant (l 16) », « en attendant (l 23) »: Aucun moment de la journée n’est inactif et est consacré soit à « exercer le corps ou l’esprit ». Enfin, ce qui frappe le plus, c’est la symétrie des deux textesqui ne sert qu’à mettre en évidence leurs divergences fondamentales: L’heure du lever, la prière, le passage aux toilettes, la toilette, l’étude, le sport, et le repas. Le premier texte décrit ces actions de façon caricaturale et fortement dépréciative, alors que le second, en insistant sur ce que l’autre passait sous silence, exploite le registre sérieux et docte, et met en évidence le bien fondé d’une telle méthode.
              En outre, Rabelais donne les clefs d’une bonne éducation en jouant sur les oppositions de registres. Le récit de l’éducation des théologiens joue de la fantaisie verbale. Les néologismes ironiques (« Sorbonagres », « Almain ») provoquent le rire. L’humour contenu dans les énumérations  « Puis il gambadait, sautillait, se vautrait un moment sur la paillasse pour mieux ragaillardir ses esprits animaux » (Esprits animaux: Éléments d'unematière très subtile, légère, chaude, mobile et invisible, considérés comme les agents de la vie et du sentiment qu'ils portent dans les différentes parties du corps qu'ils animent.), et l’accumulation de verbes qui riment ont pour effet de créer une hyperbole(exagération) paradoxale, car en fait Gargantua s’agite sur son lit (paillasse)! L’effet est comique et montre, de façon implicite, la sottise de cette éducation. Le même procédé est présent dans les lignes 10 et11, mais l’hyperbole, mêlée au sens péjoratifs (négatifs) des verbes, conduit le lecteur à l’écœurement, ce qui le pousse à dédaigner et à critiquer cette étrange éducation. Au contraire, Les registres comique, ironique et humoristique du premier texte disparaissent pour faire place à un ton docte et sérieux. De même, des énumérations sans aucune connotation péjorative, par exemple (révérer, adorer, prier et supplier) prennent le pas sur la fantaisie verbale. Les termes péjoratifs et hyperboliques laissent place à des euphémismes (atténuation d’une idée choquante) tel que « lieux secrets » (pour W.C.) et « le produit des digestions naturelles ». Nous passons donc d’un registre plutôt burlesque (registre de la farce), dont l’effet est la dérision par l’humour d’une forme d’éducationcondamnable, à un registre docte, voire savant (L’étudeduciel, par exemple), qui met en exergue les qualités de l’enseignement et de la méthode de Ponocrates.
                Enfin, la caricature de Gargantua dans le premier récit laisse place à un vocabulaire mélioratif dans le second. En effet, le récit de l’éducation des théologiens caricature etdéshumanise Gargantua. Le champ lexical de l’animal (des verbes surtout): « Sautillait, gambadait, fientait » et l’accumulation de termes dépréciatifs aux L 10 et 11 (« Pissait, rotait….) connote de façon très dépréciative le géant. Celui-ci a un comportement grossier, un langage familier, et un appétit vorace (répétition hyperbolique de l’adjectif « belle »: « de beaux jambons…. »). Donc, Gargantua est ridiculisé, et par unprocédé métonymique (glissement entre deux réalités proches), ses précepteurs le sont également, et leur méthode éducative aussi. Par opposition, l'utilisation de procédés axiologiques (qui livrent un jugement) dans le second récit « merveilleux jugements », « libres », « juste au bon moment » mettent en évidence l’approbation de l’auteur. Les adjectifs qualificatifs épithètes connotent de façon appréciative cette éducation. Ces procédés sont à mettre en opposition au vocabulaire fortement dépréciatif du premier texte (« s’empiffrer » à opposer à « s’asseyait à table », « entendait vingt-six ou trente messes » à « dissertait » et« marmonnait, épluchait » à « ils récitaient à voix claire etavec éloquence »). Rabelais dénonce une éducation inappropriée en la rendant ridicule et en la dépréciant, tandis qu’il défend, à l’aide d’un vocabulaire mélioratif, celle qui s’appuie sur la modération, l’échange et l’étude approfondie.

                Nous pouvons conclure en disant que Rabelais donne les clefs d’une bonne éducation en utilisant l’art de la symétrie et de l’opposition. La construction des deux récits se répond tout en s’opposant, le registre burlesque et ironique du premier récit tranche avec le ton docte et savant du second. Enfin, Gargantua caricaturé dans le premier, reprend presque forme humaine dans le second, et reçoit une éducation digne de ce nom. Si l’humour et l’exagération connotent une éducation  désastreuse dans le premier, c’est pour mieux mettre en valeur les qualités de celle de Ponocrates, une éducation conforme en tout point aux préceptes humanistes.

Nathalie LECLERCQ

2 commentaires:

  1. bravo et merci ! en tant que prof de lettres en première L, je vais conseiller cette page à la classe à titre d'entraînement à la qn de corpus !
    Catherine Arnaud Lorient

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  2. Je suis bien contente que ce blog ait pu vous aider, ainsi que vos élèves, c'est sa raison d'être...
    Bien cordialement,
    Nathalie Leclercq

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