dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE III




TEXTE: VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE III

Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

COMMENTAIRE, VOLTAIRE, CANDIDE, CHAPITRE III


Mouvements du texte: Le premier paragraphe: La guerre des soldats de plomb. Le deuxième paragraphe: La réalité horrible de la guerre.
Problématique: Quelles stratégies argumentatives Voltaire utilise-t-il pour dénoncer les horreurs de la guerre?


I. Dénonciation de la guerre et de ses atrocités
A. Pour présenter le spectacle terrible de la guerre, Voltaire prend le masque de Candide.
- Le point de vue : L’humour du premier paragraphe vient de ce que Voltaire adopte le point de vue naïf de son personnage (focalisation interne). Le terme « harmonie » renvoie à la doctrine de « l’harmonie préétablie » de Leibniz. Dans cette perspective, la guerre cesse d’être absurde, car elle s’inscrit dans la logique d’une volonté providentielle qui veille au destin des hommes.
- L’admiration de Candide : Ainsi l’admiration de Candide face à ce beau spectacle (« si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné »: Répétition de l’adverbe d’intensité « si » et accumulation des adjectifs mélioratifs, groupe quaternaire) met en exergue le décalage entre la naïveté du personnage et la réalité des faits. La guerre est décrite comme un orchestre (voir champ lexical correspondant des premières lignes).
- Ironie : La comparaison avec l’enfer connote négativement, de façon ironique, l’ensemble de la description. Le lecteur a conscience que Voltaire dénonce la beauté apparente des bataillons, véritables instruments de mort.

B. Le narrateur touche la sensibilité du lecteur en présentant un tableau cruel
- Vision hyperréaliste —› horreur, accumulation macabre de détails crus et anatomiques: « cervelles répandues », « bras et jambes coupés » et sans commentaire réel.
- Le bilan de la guerre est fait avec des chiffres approximatifs : L‘adverbe «environ », le déterminant indéfini « quelques » et le substantif « trentaine de mille ». Effet : Montre que le nombre de morts importe peu. Les victimes sont une population civile, innocente, et des soldats.
- Par le registre pathétique, Voltaire suscite chez le lecteur un sentiment d’indignation et de pitié. La rime en « é » des participes passés « égorgées, éventrées, brûlées » rythme l’horreur.

C. Voltaire montre l'absurdité de la guerre en soulignant le fait que personne ne sait pourquoi on se bat, à aucun moment le mobile de la bataille n‘est donné.
- L'emploi de nombreux pluriels marque la perte de l'identité (l 15 à 21).
- Le ton est de plus en plus dénonciateur au fil de notre extrait. L’expression « boucherie héroïque », qui est un oxymore (expression formée de deux termes antithétiques, qui s’opposent, ex: « un clair-obscur ») met en évidence le caractère cruel de ce combat (boucherie) et dénonce le fait que l’on puisse considérer ces exactions, ces crimes, comme des faits héroïques.
- C’est un clin d’œil également aux nombreux ouvrages littéraires qui glorifient la guerre, en faisant de ses personnages, de véritables héros (épopée : glorification des hauts faits d’un héros).

II. L'ironie voltairienne
A. À travers l'attitude de son héros naïf, Voltaire critique la pensée du philosophe optimiste, dont Pangloss est le porte-parole dans le conte, lequel nie le mal.
- Cette critique se fait au moyen de la réutilisation d'expressions propres aux philosophes optimistes comme Leibniz: "meilleur des mondes", « raison suffisante », « droit public ». Mais ces expressions sont utilisées de façon ironique, soulignant ainsi la désapprobation de Voltaire au sujet d’une telle philosophie.
NB : L’ironie marque une distance entre ce que dit l’énonciateur et ce qu’il pense réellement de ce qu’il dit. L’énonciateur instaure une distance entre son énoncé et le jugement qu’il porte sur cet énoncé. (Ex : Eh ben ! C’est du propre ! Pour signifier que ce n’est pas bien.)

B. Le narrateur a un humour noir et joue avec les mots:
- "après avoir assouvi les besoins de quelques héros" (périphrase et euphémisme du viol).
- Oxymore "boucherie héroïque", "des héros abares" (paronomase de « barbare », paronomase: jeu sur les sons, quand deux mots utilisent presque les mêmes sons: Glorieux, glaireux).
- Voltaire utilise des expressions peu choquantes pour accentuer d’autant plus la barbarie et l’horreur de ce qu’il décrit.

C. Enfin, Voltaire présente en Candide un antihéros:
- Comparaison ironique: « tremblait comme un philosophe » qui sous-entend une dénonciation des philosophes eux-mêmes et leur suppose une attitude peu glorieuse face à la réalité des faits qu’ils défendent pourtant.
- L’euphémisme « Il prit le parti d’aller raisonner ailleurs », qui indique que Candide prend la fuite. De plus, Candide « passa par-dessus des tas de morts » (notons l’hyperbole qui accentue l’horreur de la vision) sans s’arrêter (Verbe « passer » et « gagner »). Il ne porte donc secours à personne.

Pour conclure, Voltaire présente un tableau réaliste d'un champ de bataille avec de multiples détails, lequel tableau demeure incompris par le protagoniste trop innocent. Nous avons affaire à un texte très ironique dans lequel Voltaire manie l'humour, l'antiphrase (dire le contraire de ce que l’on pense) et la périphrase, moyens stylistiques qui participent de cet humour. Véritable satire de la guerre, ou se mêle réalisme atroce et humour noir, ce texte reprend la démarche fondamentale du livre: détruire la vision optimiste de Candide et de Pangloss, mais aussi ruiner les fausses valeurs comme l’héroïsme guerrier. Le conte et la fiction collaborent ainsi au mouvement des Lumières qui dénoncent la guerre comme une atrocité, une barbarie contraire au progrès de la civilisation. 

Nathalie LECLERCQ

4 commentaires:

  1. Superbe travail! On sent que c'est votre métier et que vous aimez ça , en tout cas je vous remercie cela m'aide beaucoup

    RépondreSupprimer
  2. j'ai une question, vous pouvais expliquer l'ironie et le message du chapitre 3 dans le dernière paragraphe s'il vous plait?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quel paragraphe? Pouvez-vous citer le texte, s'il vous plaît?

      Supprimer
  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer