dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, ZOLA, NANA, COMMENTAIRES CHAPITRE I





TEXTE 1: Chapitre I
A ce moment, les nuées, au fond, s'écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air :
« Lorsque Vénus rôde le soir... »
Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure de Bordenave? Jamais on n'avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. Et elle ne savait même pas se tenir en scène, elle jetait les mains en avant, dans un balancement de tout son corps, qu'on trouva peu convenable et disgracieux. Des oh ! oh! s'élevaient déjà du parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu'une voix de jeune coq en train de muer, aux fauteuils d'orchestre, lança avec conviction :
“ Très chic ! ”
Toute la salle regarda. C'était le chérubin, l'échappé de collège, ses beaux yeux écarquillés, sa face blonde enflammée par la vue de Nana. Quand il vit le monde se tourner vers lui, il devint très rouge d'avoir ainsi parlé haut, sans le vouloir. Daguenet, son voisin, l'examinait avec un sourire, le public riait, comme désarmé et ne songeant plus à siffler; tandis que les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux aussi par le galbe de Nana, se pâmaient, applaudissaient.
“ C'est ça, très bien ! bravo ! ”
Nana, cependant, en voyant rire la salle, s'était mise à rire. La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas gênée, familière, entrant tout de suite de plain-pied avec le public, ayant l'air de dire elle-même d'un clignement d'yeux qu'elle n'avait pas de talent pour deux liards; mais que ça ne faisait rien, qu'elle avait autre chose. Et, après avoir adressé au chef d'orchestre un geste qui signifiait :
“ Allons-y, mon bonhomme ! ”, elle commença le second couplet : « A minuit, c'est Vénus qui passe...»
C'était toujours la même voix vinaigrée, mais à présent elle grattait si bien le public au bon endroit, qu'elle lui tirait par moments un léger frisson. Nana avait gardé son rire, qui éclairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux, d'un bleu très clair. A certains vers un peu vifs, une friandise retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant qu'une flamme passait sur ses joues. Elle continuait à se balancer, ne sachant faire que ça. Et on ne trouvait plus ça vilain du tout, au contraire ; les hommes braquaient leurs jumelles. Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua complètement, elle comprit qu'elle n'irait jamais au bout. Alors, sans s'inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras. Des applaudissements éclatèrent. Tout de suite, elle s'était tournée, remontant, faisant voir sa nuque ou des cheveux roux mettaient comme une toison de bête ; et les applaudissements devinrent furieux.



Chapitre I,  de « A ce moment, les nuées au fond » (p35) à « les applaudissements devinrent furieux. »



Dans ce « poème des désirs du mâle » publié en 1880, Zola reprend la figure de la prostituée, déjà présent dans La Confession de Claude, son premier roman, publié en 1865. Zola décide d’étudier plus précisément, à travers le personnage éponyme de son roman, non une simple prostituée mais « une biche de haute volée », une « cocotte » entretenue.
         Le passage est capital puisque c’est à ce moment dans le récit, mais aussi dans la  pièce qui se joue au théâtre des Variétés, que va apparaître enfin celle que tout le monde attend avec une impatience aiguë, le spectateur comme le lecteur, Nana. Le début du chapitre a, en effet, savamment mis en place cette attente du personnage. Nous assistons ici à l’une des grandes scènes obligées qui structurent l’œuvre, celle d’un moment fort de la vie de la courtisane : le début sur les planches.
         L’extrait commence lors de la première apparition de Nana sur scène au Théâtre des Variétés pour la représentation de la nouvelle pièce pseudo-mythologique, La Blonde Vénus. Le passage suivant, dans le chapitre II, constituera l’apothéose du succès de Nana, le moment où apparaissant presque nue, elle prendra totalement possession du public.
         Le « strip-tease » progressif, selon les  termes d’Eléonore Reverzy, auquel se livre la jeune actrice afin d’ « empoigner » son public constitue un véritable tour de force puisqu’elle parvient, alors qu’elle n’a aucun talent pour le chant ou la comédie, à le conquérir. Le triomphe paradoxal de cette comédienne médiocre dont le corps  excite le public masculin est savamment mis en scène par le romancier qui parvient à montrer « en direct » comment cette société pervertie se retrouve dans le spectacle  qui se joue sous ses yeux et   sacralise cette fille qui devient l’égérie de ses vices et de sa subversion. Nana illustre alors la puissance du sexe dans une société où règne la décadence culturelle.
         Nous nous demanderons comment le romancier parvient à « mettre en scène » ce tour de force que constitue le succès de Nana, cette fille sans talent qui accède progressivement, dans un contexte d’inversion des valeurs, de folie carnavalesque et de subversion érotique, au rang de véritable déesse.
         Nous verrons dans un premier temps comment le romancier prépare la scène d’apparition de Nana en la dramatisant, puis comment cette scène devient le spectacle-miroir d’une société décadente.

I. La dramatisation de la scène
Avant la première apparition de Nana sur scène, le lecteur est prévenu que celle-ci n’a pas de talent. En effet, on assiste à une scène au cours de laquelle Bordenave, le directeur du Théâtre des Variétés, dit à La Faloise que Nana est « une vraie seringue ![…] Un paquet ! Elle ne sait où mettre les pieds et les mains. » (p. 24) C’est pourquoi Fauchery fait part de ses craintes : « Si votre Nana ne chante ni ne joue, vous aurez un four, voilà tout.»  Pourtant, Bordenave a misé sur cette jeune fille et il pense même qu’elle ira loin. Ainsi s’exclame-t-il : «Nana a autre chose, parbleu ! et quelque chose qui remplace tout.»
Aussi la première apparition de Nana au théâtre est-elle préparée par la mise en place d’un contexte qui insiste sur le caractère périlleux de sa prestation à venir car, sans talent, elle s’expose à un rejet du public. Le romancier crée en cela un effet de suspense et prépare une dramatisation de la scène d’apparition de l’héroïne. Des questions se posent alors : comment Nana va-t-elle être reçue par le public? Quel est cet « autre chose » qui compenserait son absence de talent ?
La dramatisation de la scène est surtout mise en valeur par une progression savamment menée.

A) L’entrée en scène de Nana  (Analyse du premier paragraphe)
- « A ce moment » + effet de la première phrase: Dramatisation, « Les nuées » est sujet, cette métonymie (Il s'agit en fait des rideaux) personnifie le décor. Effet: Connotation magique et surnaturelle, accentuée par le verbe "parut" au passé simple. Nana est déifiée.
- Description de Nana, adjectifs mélioratifs, superlatifs hyperboliques. Termes charnels. Nana a tous les atouts qu'il faut pour charmer. Séduction exclusivement physique.
- « Avec un aplomb tranquille »: Complément circonstanciel de manière qui met en exergue le caractère de Nana. Aplomb dont elle ne se départira que très rarement tout au long du roman et qui annonce sa facilité avec laquelle elle séduit. Nana est sûre de ses charmes.

B) Rôle du public (Analyse du discours indirect libre)
Le romancier naturaliste observe les réactions « en temps réel » des spectateurs. On a l’impression d’assister « en direct » à la scène.
- Premières réactions, efficacité de la polyphonie et rôle des compléments circonstanciels de temps
- «  Lorsqu’une voix de jeune coq en train de muer »: Métonymie-synecdoque, capacité de Zola à caractériser un personnage en quelques mots. Deshumanisation péjorative, monde des hommes vu comme un poulailler autour d'une "poule".
- « Toute la salle regarda »  + « Nana, cependant, en voyant rire la salle, s’était mise à rire »: Visée scopique, mimétisme de la montée du désir, complicité et savoir-faire de Nana.
- Le public « empoigné »: métaphore significative du pouvoir de Nana.

C) Le rôle de Nana
- « Nana, cependant, en voyant rire la salle »: Pour sa première entrée en scène, Nana mène le jeu, jauge le public et adopte l'attitude adéquate. Le complément circonstanciel de temps « cependant » et le gérondif « en voyant » mettent en exergue la simultanéité, Nana réagit au quart de tour.
- Le dernier paragraphe ou le récit d'un orgasme général. « un léger frisson » et vocabulaire charnel (Et en particulier les vernes « se balancer »,  « donna un coup de hanche », « la gorge renversée, elle tendait les bras ») + « Et les applaudissements devinrent furieux » = Alexandrin avec synérèse sur « furieux », qui marque l'union du public, l'osmose créé par la vision du corps de Nana, et la frénésie à l'œuvre. Déshumanisation du public comme de Nana, des bêtes en rut.
Zola installe une intensité dramatique car on suit « en direct » la montée du succès de Nana à travers un procédé narratif qui fait évoluer de façon contiguë le spectacle et le récit. Ce procédé se double d’un regard distancié et satirique.

II. Un spectacle-miroir d’une société décadente
A) Le procédé de la mise en abyme
- Les spectateurs doubles du lecteur
- Le spectacle double du roman

B) Una parodie, inversion des valeurs, retournement carnavalesque
- Une Venus des trottoirs
- Le culte du corps au détriment du talent : Aspect géant de son physique : « féminité hyperbolique » ou de « surabondance de chair » dans les descriptions de son corps + blason érotique. On se souvient des propos programmatiques de Zola dans l’Ebauche pour définir le sujet du roman: « Toute une société se ruant sur le cul. Une meute derrière une chienne, qui n’est pas en chaleur et se moque des chiens qui la suivent. »

C) Le point de vue du narrateur
- Regard satirique : Vocabulaire axiologique et effet de toute cette mise en scène
- Une société vicieuse : voyeurisme, le « ça » et la montée du désir
- Effet de la chute : « et les applaudissements devinrent furieux. »
C’est cette société avilie, décadente, nourrie de perversions qui va constituer le terreau où va pouvoir éclore la courtisane. Paradoxalement, l’absence de talent n’est pas gage d’échec dans ce monde à l’envers. Nana va connaître un vrai succès grâce à cet « autre chose » qu’elle possède et qui est recherchée par ce public décadent.
Le romancier parvient donc à mettre en scène l’apogée de son personnage. Si toute la dynamique du chapitre I s’organise en fonction de l’affolement du désir provoqué par Nana, Zola réussit, dans ce passage,  à mettre en scène le tour de force que constitue le succès de Nana grâce à une efficacité dramatique remarquable.
Il crée une dramatisation de la scène d’apparition de Nana en mettant en avant le talent inexistant et le « four » qui menace. Le procédé de l’attente du personnage dans une salle personnifiée qui vibre « en direct » à tout instant crée un effet d’intensité dramatique. Il orchestre la consécration de celle qui va devenir l’objet de désir de toute une société qui encense le vice et la bêtise et qui se retrouve dans le spectacle décadent qui se joue dans un « théâtre-bordel ».
Ayant acquis un triomphe grâce au pouvoir de sa chair, Nana pourra s’envoler vers l’univers luxueux de la haute société, prenant une revanche sur sa misère passée. Mais, le parcours de La Blonde Vénus, rattrapé par le déterminisme social qui est lié à son destin, trouvera un écho tragique dans l’épisode de sa mort, à la fin du roman, puisque parlant de ses derniers instants, Zola écrit : « Vénus se décomposait » (p. 474). A travers ce parcours illustrant la grandeur et la décadence d’une courtisane, Zola  parvient à fustiger avec force la société du Second Empire et sa déchéance morale.

Nathalie LECLERCQ

4 commentaires:

  1. L'analyse parait bonne mais ecrire en noir sur fond marron foncé... mauvaise idee

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    1. Merci de m'avoir prévenue, j'ai modifié la couleur...

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  2. Jaune sur bleu, c'est pas mieux ! Dommage !

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    1. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, j'espère que le problème ne va pas recommencer...

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