dimanche 3 février 2013

COMMENTAIRE, RIMBAUD, LE DORMEUR DU VAL






C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


Octobre 1870. 





Pistes pour un commentaire de « Le dormeur du val »

   « Le Dormeur du val », issu des Cahiers de Douai, est écrit pendant la deuxième fugue de Rimbaud. Le jeune poète, alors âgé de seize ans, quitte le domicile de la « mère Rimb » à Charleville dans les Ardennes pour se réfugier à Bruxelles puis à Douai. Cette errance date d’Octobre 1870, en pleine guerre franco-prussienne alors que les Ardennes sont en état de siège. L’horreur de la guerre lui inspire ce sonnet dans lequel il diffère jusqu’à la chute la mort d’un jeune soldat. Ce sonnet engagé contraste avec les textes suivants plus intimistes et plus légers, même si le titre se veut plus suggestif que lié à une circonstance.
   Par quels procédés stylistiques Rimbaud dénonce-t-il les conséquences néfastes de la guerre ?
  Pour répondre à cette question, nous allons voir, dans un premier temps, que Rimbaud livre une description méliorative et vivante de la nature, puis nous montrerons qu’il met également en scène la représentation d’un sommeil ambigu aux accents tragiques. Enfin, nous verrons que Rimbaud livre une mise en scène efficace et pathétique, qui touche le lecteur.



I) Une description méliorative et vivante de la nature
A) Une description
- « C’est + il est étendu » = Verbes d’état = Le présentatif qui ouvre le poème annonce la description qui va suivre a une valeur proleptique et programmatique. « il est étendu » = verbe « être étendu » reprend l’isotopie du repos et de la « pause » filée dans tout le poème.
- Adjectifs : « la montagne fière, un petit val, un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, le frais cresson, Pâle, un enfant malade, Tranquille, deux trous rouges » : Les adjectifs épithètes ou apposés résument les thèmes principaux du poème et l’ambiguïté de la mise en scène. A noter, l’hypallage (montagne fière) qui personnifie la montagne et caractérise le soldat fier de combattre. Les adjectifs qui caractérisent le soldat (jeune, pâle, malade) dénotent sa fragilité et connotent la mort prochaine. Valeur proleptique.
- Temps des verbes : Tout le poème est au présent de l’indicatif qui décrit le soldat et son environnement. Cette description semble durer ad aeternam, comme si le temps semblait arrêté, figé, dans un espace omnitemporel, tel le paradis... Le présent connote aussi l’idée de mort : accès à une certaine forme d’éternité.

B) Une description méliorative et picturale
- Le champ lexical de la lumière et le rôle des couleurs : « verdure, haillons
D’argent, le soleil, Luit , mousse de rayons, bleu, Pâle, son lit vert, la lumière pleut, dans le soleil, deux trous rouges » : L’isotopie de la lumière illumine le paysage et le cadre spatio-temporel, tandis que les adjectifs « bleu » et « pâle » contrastent avec cette ambiance quasi divine. 
- « un petit val qui mousse de rayons. » « la lumière pleut » = Les métaphores, signe d’une harmonie cosmique = Osmose de tous les éléments de la nature, la val et sa mousse en harmonie avec le soleil (métonymie des rayons) + Le soleil en harmonie avec la pluie + isotopie liquide en osmose avec la lumière. Description très picturale, voire édénique.
- La synesthésie = Ouïe (chante) + Vue (Luit) + Toucher (frais, il a froid) + Goût (cresson) + Odorat (Parfum + sa narine) = La nature a des sens « actifs », alors que le soldat est caractérisé de manière négative, annonce de la personnification de la nature, qui contraste avec l’immobilité du soldat, seul représentant humain du poème. Sémantisme fort de « chanter » et de « luire », fortement mélioratifs, qui renvoie à l’isotopie divine (« Que la lumière soit » de la Bible).

C) La nature prend vie
- « Chante une rivière, montagne fière » = Les personnifications donnent vie à la nature (Qui contraste avec l’isotopie du sommeil qui caractérise le soldat, euphémisme de la mort).
- « Nature, berce-le chaudement » L’adresse à la nature, mise en apostrophe, en fait un véritable personnage à qui l’on parle et qui peut agir (bercer). Le soldat est placé en position de COD, il devient un objet, il est déshumanisé, ce qui contraste encore avec l’humanisation de la nature, allégorisée par la majuscule.



II) La représentation d’un sommeil ambigu aux accents tragiques
A) La représentation inversée
- Un unique actant : Comme nous l’avons déjà vu, seule la nature agit, et les verbes d’action qui précisent l’attitude du soldat dénotent l’endormissement et connotent la mort (« Dort », « est étendu »...)
- « un trou de verdure, accrochant follement, haillons
d’argent, montagne fière, un petit val, le frais cresson, son lit vert, Les pieds dans les glaïeuls, Il dort dans le soleil » : Toutes ces expressions connotent une osmose, une symbiose entre le personnage et la nature. Le trou de verdure accueille le soldat, et la nature est connotée négativement grâce à l’adverbe « follement » et à l’oxymore « haillons d’argent ». La nature semble acter la mort du soldat et s’imprégner de cette tragédie. Nous avons déjà analysé l’hypallage « montagne fière » qui renvoie au soldat, mais aussi à la montagne elle-même fière, peut-être, de veiller sur le jeune corps. « Petit val » + « frais cresson » = Les adjectifs renvoient implicitement au soldat (De petite taille ? et « froid »), ces hypallages dénotent l’osmose de la nature avec le soldat. Idem pour « lit vert » = La nature accueille encore le corps, se fait douillette pour lui. Idée reprise par « Les pieds dans les glaïeuls, Il dort dans le soleil », la préposition « dans » instaure une mise en scène symbiotique entre le soldat et la nature, le soldat semble littéralement immergé, voire dissout dans les fleurs et le soleil. 

B) Un sommeil ambigu
- Tous les effets d’annonce et les détails qui connotent le texte négativement et mettent le lecteur sur la voie : « C’est un trou » : Rappelle métonymiquement la tombe.
« bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Pâle dans son lit vert » = Les adjectifs connotent un aspect cadavérique, la position de la nuque renvoie à celle d’un mourant.
« Dort ; il est étendu dans l’herbe, Les pieds dans les glaïeuls, il dort, il fait un somme, Il dort dans le soleil» : Rôle des euphémismes qui atténuent l’idée choquante que le soldat dort du sommeil éternel... Tout le poème joue de cette ambiguïté entre les verbes dormir et être mort... (Rappelle : « Qu’il repose en paix »)
« Nature, berce-le chaudement : il a froid. Jeu de l’antithèse « chaudement VS froid » qui accentue la froideur du corps sans vie.
« Les parfums ne font pas frissonner sa narine » Litote qui met en valeur le fait que le soldat ne respire plus.

 »la main sur sa poitrine » : Comme un défunt, mise en scène qui rappelle la position des morts.
« Tranquille » : L’adjectif connote une idée d’immobilité, d’absence de mouvement et de vie.
« Il a deux trous rouges au côté droit » : Cette précision renvoie métonymiquement à la raison de cette immobilité, les deux trous rouges étant la cause de la mort (par balle). Voir aussi la valeur euphémistique de cette constatation qui ne dit pas explicitement que le soldat est mort, mais le suggère.
= Tout ce réseau lexical construit la métaphore filée de l’endormissement mortel, ou quand dormir c’est mourir...

C) Accents tragiques
- Composition du sonnet, de la volta à la chute, effet de retardement. Un sonnet est construit sur quatorze vers, le neuvième marque souvent un retournement, une « volta », qui dénote une rupture dans le poème. Ici, c’est le vers : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme » qui marque la rupture. Le poème se focalise sur le soldat et insiste sur l’isotopie de l’endormissement. « Les pieds dans les glaïeuls » donnent un indice morbide, et le contre-rejet « Souriant comme » antiacadémique (en principe, on ne sépare pas la conjonction comparative du substantif qu’elle introduit) instaure la dissonance = connotation inquiétante qui met le lecteur sur la voie.



III) Une mise en scène efficace et pathétique
A) Une narration dramatisée
- Force du dernier sonnet : Rôle des négations, de la métaphore « Il dort dans le soleil », du rejet « Tranquille » et de la dernière phrase. Rimbaud met en scène la mort du soldat, la prépare tout au long du poème, pour mieux la révéler à l’ultime fin du deuxième tercet : dramatisation efficace. Le lecteur peut suivre les étapes du schéma narratif : Le décor est planté, l’élément modificateur est ce soldat qui dort, les péripéties constituent les différentes « péripéties », l’élément de résolution est que le lecteur comprend que le soldat est mort, le dernier vers marque la situation finale, l’explication, in fine, de cette mort.



B) Une composition très picturale
- Analyser ici le jeu des couleurs, le rôle de la lumière et de la nature quasi divinisée par ce soleil dominant.  
- Analyser aussi les rejets « d’argent », et « luit » qui les mettent en valeur et leur confèrent une réelle fonction caractérisante et connotative.
- La description du soldat est aussi organisée et structurée : vision d’ensemble, puis sa tête, ses pieds, puis retour à son corps : sa poitrine (son cœur). Le regard du lecteur est invité à le parcourir dans sa totalité et à y lire les indices qui préparent la révélation finale.



C) Un réquisitoire contre la guerre
- Cette vision surprend le lecteur qui se voit obligé de relire le poème lorsqu’il découvre le dernier vers. La force pathétique de cette évocation réside dans le jeu des euphémismes et des litotes qui ne font qu’exacerber le registre pathétique. Le lecteur est touché par cette description toute en douceur, en sobriété et en simplicité. Le lyrisme ténu de la description permet de condamner la guerre qui tue et empêche l’homme de profiter pleinement de la nature et de la beauté qu’elle offre. Le bonheur de cet instant passé en communion avec la nature rappelle au lecteur les joies d’un plaisir simple et sans haine. La personnification de la nature semble offrir un lieu idyllique de repos éternel, le poème construit ainsi un hymne à la nature protectrice.

Nathalie LECLERCQ

3 commentaires:

  1. Merci pour les images, très justes !

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  2. Bonjour j'aimerai savoir le nom de l'auteur et la date du premier tableau svp ?

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