samedi 14 décembre 2013

LA FONTAINE, FABLES, "LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BOEUF", COMMENTAIRE


TEXTE

Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point.". La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Plan pour un commentaire, La Fontaine, « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf »

Problématique : Comment La Fontaine livre-t-il un apologue piquant et ironique sur la vanité humaine ?



vendredi 6 décembre 2013

LA FONTAINE, FABLES, "LE LOUP ET LE CHIEN", COMMENTAIRE




TEXTE :


Un Loup n'avait que les os et la peau ;
        Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli (1), qui s'était fourvoyé par mégarde.
        L'attaquer, le mettre en quartiers,
        Sire Loup l'eût fait volontiers.
        Mais il fallait livrer bataille
        Et le Mâtin était de taille
        A se défendre hardiment.
        Le Loup donc l'aborde humblement,
    Entre en propos, et lui fait compliment
        Sur son embonpoint, qu'il admire.
        Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
        Quittez les bois, vous ferez bien :
        Vos pareils y sont misérables,
        Cancres (2), haires (3), et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré, point de franche lippée (4).
        Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
    Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
        Portants bâtons, et mendiants (5) ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
        Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons (6) :
        Os de poulets, os de pigeons,
........Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
        Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu'est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
    Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu'importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.


La leçon d'indépendance que vous allez lire a pourtant été désapprouvée par Jean-Jacques Rousseau dans L'Emile . Il écrit : "Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable. [...] La pauvre enfant s'ennuyait d'être à la chaîne : elle se sentait le cou pelé; elle pleurait de n'être pas loup."

dimanche 1 décembre 2013

TROIS REECRITURES DES FABLES DE LA FONTAINE PAR ANOUILH et BOCHOLIER, MANON VIGIER (1L, 2013)


Jean de La Fontaine, Fables, livre I,  « Le Chêne et le Roseau », 1668 :



Le chêne un jour dit au roseau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête.
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrai de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

mercredi 27 novembre 2013

ECRITURE D'INVENTION SUR LA BELLE AU BOIS RÊVANT DE MENDES, PROPOSEE PAR LEO ROGER (1ères L 2013)

TEXTE ET SUJET :


Catulle Mendès, « La Belle au bois rêvant », Les Oiseaux bleus, 1888.

- Un autre délice, le plus grand de tous vous attend.
- Eh ! lequel ?

- Vous serez aimée ! 

- Par qui ?

- Par moi ! Si vous ne me jugez pas indigne de prétendre à votre tendresse...
- Vous êtes un prince de bonne mine, et votre habit vous va fort bien.

- Si vous daignez ne pas repousser mes vœux, je vous donnerai tout mon cœur, comme un autre royaume dont vous serez la souveraine, et je ne cesserai jamais d'être l'esclave reconnaissant de vos cruels caprices.

- Ah ! quel bonheur vous me promettez !

- Levez-vous donc, chère âme, et suivez-moi.


lundi 11 novembre 2013

QUESTION DE CORPUS, LA FIGURE D'ANDROMAQUE, LES REECRITURES

CORPUS :      
                  
Texte A : Jean Racine, Andromaque, 1667. Acte III, scène 8, vers 993-1026. 

Texte B : Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935. Acte I scène 3.

Texte C : Marcel Aymé, Uranus, 1948.

Annexe : Homère, IIiade, livre VI (extraits, traduction de Paul Mazon).

Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante : Quelles variations autour de la figure d'Andromaque les textes A, B et C de ce corpus proposent-ils ?

samedi 5 octobre 2013

RABELAIS, GARGANTUA, ANALYSES DE CITATIONS, avec l'aimable autorisation de ROGER LEO (1L de 2013)



1)    « (…) Mieux est de rire que de larmes écrire. Pour ce que rire est le propre de l’homme. » - Aux lecteurs : Rabelais a relevé très tôt l’évidence selon laquelle seul l'homme est capable de rire, ce que ne font pas les animaux. Par conséquent quand il dit mieux est de ris que de larmes écrire pour ce que rire est le propre de l'homme, cela signifie qu'il vaut mieux écrire des choses drôles que des choses tristes, parce que le rire est le propre de l'homme. L’aphorisme « propre de l'homme » est une expression qui désigne les spécificités de l'espèce humaine par rapport aux autres espèces animales. Rabelais définit donc des valeurs humanistes dès les premières phrases de son œuvre, en rappelant une capacité que seul l’Homme a : le rire. Cette citation (avec « L’habit ne fait pas le moine ») fait partie des citations des plus connues de Rabelais, qui s’utilisent encore aujourd’hui[NL1] .
2)     « Puis par curieuse leçon, et médiation fréquente rompre l’os, et sucer la substantifique moelle. (…) Car en icelle bien autre goût trouverez, et doctrine plus absconse (…) tant en ce qui concerne notre religion, qu’aussi l’état politique et vie économique. » - Prologue de l’auteur : Par cette métaphore faite avec la nourriture, Rabelais décrit d’emblée le sens caché donné dans les lignes de son œuvre. Car Gargantua peut en effet être lu de deux façon : Littérale, en lisant le roman dans sa dimension comique et chevaleresque ; ou symbolique, en prenant compte de toutes les allusions faites par l’auteur. Dans ce roman, Rabelais dénonce bon nombre de choses, selon son statut d’humaniste, comme la religion (moines..), la politique (roi et guerres) ou l’économie.    [NL2] 
3)      « Le grand Dieu fit les planètes, et nous faisons les plats nets. » - Chapitre 5 : Cette citation, est un calembour (une utilisation humoristique d’une homophonie ou paronymie). Cette phrase, bien tournée et de façon très comique par Rabelais, n’a aucune mauvaise intention. L’auteur cherche juste ici à ironiser sur la religion, qui dans sa Bible décrit Dieu comme créateur de l’univers (et donc des planètes), en la liant à un sujet qui n’a rien à voir, mais qui pourtant occupe, tout comme le vin, une importance primordiale dans le livre : la nourriture.    [NL3] 


4)      « Je connais que son entendement participe de quelque divinité : tant que je le vois aigu, subtil, profond et serein. Et parviendra à degré souverain de sapience, s’il est bien institué. » - Chapitre 14 : Ici, Rabelais soulève un autre fait particulièrement spécifique aux attentes humanistes de l’époque : l’éducation. En effet, Grandgousier, après avoir découvert une certaine preuve d’intelligence de Gargantua (par l’invention de son torchecul), exprime sa volonté que son fils, en étant éduqué, arrive à un certain degré de sagesse et de savoir. Car en tant que futur roi, Gargantua doit s’instruire selon un enseignement rigoureux. C’est d’ailleurs, selon les humanistes, par le savoir que l’on atteint Dieu, d’où une participation « de quelque divinité ».       [NL4] 
5)     « A tant son père aperçut que vraiment il étudiait très bien et y mettait tout son temps, toutefois qu’en rien n’en profitait. Et qui pis est, en devenait fou, niais, tout rêveux et rassoté. » - Chapitre 15 : Rabelais critique dans cette phrase la nature sophiste qu’est celle de l’enseignement traditionnel. Grandgousier, aperçoit que son fils en effet donne beaucoup de son temps au travail que lui demande son précepteur, maître Thubal Holoferne. Cependant, il constate que cette éducation ne donne aucun résultat chez Gargantua, et que celle-ci est en train de l’abrutir. Rabelais prône donc une éducation pédagogique plutôt qu’une éducation archaïque.    [NL5] 
6)     « Voyez-vous ce jeune enfant ? Il n’a encore douze ans, voyons si bon vous semble quelle différence y a entre le savoir de vos rêveurs mathéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant. » - Chapitre 15 : Un jour survient le jeune page Eudémon, instruit selon une toute autre méthode que celle donnée par le précepteur de Gargantua. Don-Philippe des Marais le présenta à Grandgousier, et dans cette phrase dénonce l’éducation sophiste, en mettant en avant le fait que désormais les vieilles méthodes sont inutiles, et qu’il faut faire confiance aux enfants, qui incarnent le futur de l’humanité.   [NL6] 
7)     « Les pauvres diables de moines ne savaient auquel de leurs saints se vouer, à toutes aventures firent sonner au chapitre les capitulants : là fut décrétée qu’ils feraient une belle procession, renforcée de beaux préchans et litanies contre les embuscades des ennemis, et beaux répons pour la paix. » - Chapitre 27 : C’est donc le genre de citations typiques dans lesquelles Rabelais se moque de la religion, et caricature les moines. Il commence même en les taxantde « pauvres diables », comparaison un peu de mauvais goût, quand on connaît la réputation du Diable dans la religion chrétienne. Ici, Rabelais les décrit comme des êtres stupides et ignorants, complètement dépassés par les évènements. Ils sont naïfs et bêtes, et veulent placer la religion et leurs psaumes avant toute chose, même dans les situations les plus graves.    [NL7] 


8)     « Lequel combien que semblât pour le commencement difficile, en la continuant tant doux fût léger, et délectable que mieux ressemblait un passe-temps de roi, que l’étude d’un écolier. » - Chapitre 24 : Cette citation exprime les bienfaits donnés par une éducation moderne et pédagogique,  ici représentée par l’enseignement du précepteur Ponocrates. Malgré le fait que cette éducation soit difficile dans son apprentissage pour Gargantua, celle-ci est telle qu’avec le temps elle se fait plus facile, légère et on y prend plaisir. Ainsi, Gargantua obtient une éducation digne de son nom, étant prince. L’auteur utilise le parallélisme entre « roi » et « écolier », et « passe-temps » et « étude », faisant deviner l’aisance que Gargantua commence à ressentir dans son apprentissage, et l’affirmation de facultés intellectuelles et physiques grâce à la pédagogie.      [NL8] 
9)     « Ce nonobstant, je n’entreprendrai guerre, que je n’aie essayé tous les arts et moyens de paix, là je me suis résolu. » - Chapitre 28 : Cette citation montre l’espoir et la détresse de Grandgousier, qu’on découvre comme un roi pacifiste et juste. Cette phrase montre la volonté de ce dernier de préserver la paix dans son royaume. Ainsi il exprime ses principes, qui sont tels qu’il ne prendrait part dans aucune guerre sans avoir essayé tous les moyens pour empêcher celle-ci. En opposé, Picrochole a donc le rôle du roi injuste, guerrier et militariste. C’est donc aux systèmes dictatoriaux et autres royautés arbitraires que Rabelais fait ici référence.     [NL9] 
10)   « Ma délibération n’est de provoquer mais d’apaiser, d’assaillir mais défendre, de conquêter mais de garder mes féaux sujets et terres héréditaires. Auxquelles est entré hostilement Picrochole, sans cause ni occasion, et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprise, avec excès non tolérables à personnes libres. » - Chapitre 29 : Grandgousier fait ici discours sur l’injustice et l’hostilité des actes de Picrochole quant à son intrusion à l’intérieur de son royaume, pour déclarer la guerre. Il exprime sa volonté de préserver ses terres et ses fidèles sujets, étant un roi bon, à travers beaucoup d’antithèses. Selon Grandgousier, Picrochole entretient un comportement intolérable et inadapté à la situation (cette guerre est partie d’un pain). En effet, Picrochole et ses hommes ne cessent de détruire le royaume et de tuer des familles entières. Rabelais donne une autre dimension à ce que Grandgousier dit : les Hommes sont libres et égaux, il est donc normal qu’ils aient une liberté d’expression et le droit de se défendre. Cependant Picrochole est un roi impitoyable qui ne leur donne pas le choix du libre arbitre.    [NL10] 


11)   « Quelle furie donc t’émeut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié conculquée, tout droit trépassé, envahir hostilement ses terres, sans en rien avoir été par lui ni les siens endommagés, irrité, ni provoqué ? Où est foi ? Où est loi ? Où est raison ? Où est humanité ? Où est crainte de Dieu ? » - Chapitre 31 : Grandgousier exprime sa déception de la présente situation. Celui-ci est pour la paix, la liberté et l’alliance, c’est pourquoi il se désespère de la fin d’une telle amitié (quelque peu hyperbolisée cela dit, on pourrait croire que Grandgousier est un peu naïf). Il finit par se demander en quoi Picrochole pouvait-il se permettre de dévaster les terres de Grandgousier alors que ni ce dernier ni son peuple ne l’a fait auparavant. Ainsi Rabelais utilise l’anaphore pour en faire une gradation.   [NL11] 
12)   « Comment (dit Ponocrates) vous jurez frère Jean ? – Ce n’est (dit le moine) que pour orner mon langage. Ce sont couleurs de rhétorique Cicéronienne. » - Chapitre 40 : Frère Jean, dans Gargantua, est un personnage peu commun. Portrait satirique d’un religieux, Frère Jean est l’archétype du mauvais moine ne respectant pas les règles essentielles. (C’est pourtant lui qui sauve les bons moines de l’abbaye de Seuilly). En effet, Rabelais donne encore ici une image décalée et caricaturale de l’homme religieux. Au 16e siècle, les moines se tiennent à des règles strictes imposées par leurs croyances aveuglantes, mais l’auteur donne une dimension comique à ce fait. Sous les effets de l’alcool (qui est un pêché), Frère Jean paraît montrer un visage peu conforme à l’habit de moine.     [NL12] 
13)   « Ne voulant donc aucunement dégénérer de la débonnaireté héréditaire de mes parents, maintenant je vous absous et délivre, et vous rends francs et libres comme par avant. » - Chapitre 50 : Gargantua, tout comme son père, est un homme bon et juste. Malgré les faits inacceptables commis par les hommes de Picrochole, il leur pardonne, et leur rend leur liberté. Le héros éponyme qu’est Gargantua évolue positivement au fil des évènements. Au premier abord maladroit et flegmatique, il met à profit ses qualités pour devenir un souverain rigoureux et très pieux[NL13] 
14)   « (…) Plus, leur fit compter de ses coffres à chacun douze cent mille écus comptant. Et d’abondant à chacun d’iceux donna à perpétuité ses châteaux, et terres voisines selon que plus leur étaient commodes. » - Chapitre 51 : En parallèle de sa justesse, et de son indulgence envers ses ennemis vils et malhonnêtes, Gargantua se montre également comme quelqu’un de généreux. En effet, la guerre terminée et ses ennemis libérés, Gargantua comble ses hommes de cadeaux et de richesses en récompense de leur courage et de leur fidélité. C’est donc avec des valeurs et des principes certains que le personnage rabelaisien a évolué au cours des pages.    [NL14] 


15)   « Car (disait Gargantua), la plus vraie perte de temps qu’il sût, était de compter les heures. Quel bien en vient-il ? Et la plus grande rêverie du monde était soi gouverner au son d’une cloche, et non au dicté de bon sens et d’entendement. » - Chapitre 52 : Gargantua exprime son incompréhension sur l’encadrement de l’Eglise fait sur les moines. L’idée qu’il soulève est tout à fait rationnelle : quelle utilité est de compter les heures ? C’est en effet une perte de temps, sans aucun profit dans la vie. Rabelais dénonce les règles des religieux, et énonce une critique profondément humaniste : ce n’est pas au son d’une cloche que l’homme doit vivre, mais par sa propre et libre pensée. Le symbole de cette aliénation, de cette « castration » de la personnalité, c’est la cloche, qui dans les couvents, règle l’emploi du temps et fixe, de jour et de nuit, le découpage horaire de la vie monastique. Ceci renvoie à un principe primordial qui se fera à Thélème : il n’y aura pas d’horloge. A quoi bon se soucier de l’heure, quand on n’est tributaire du temps, quand on décide soi-même du moment où l’on va se lever, manger, travailler ou se consacrer au plaisir de converser ?    [NL15] 
16)    « Car comment (disait-il) pourrais-je gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais ? Si vous semble que je vous aie fait, et que puisse à l’avenir faire service agréable, octroyez-moi de fonder une abbaye à mon devis. » - Chapitre 52 : A travers cette citation, Frère Jean exprime par lui-même que ce serait être contradictoire dans ses actes que de se permettre de gouverner une quelconque abbaye, puisque la foi religieuse de ne le lui permet pas. Les moines sont en effet encadrés quotidiennement par leurs règles, et ne sont pas maîtres de leurs choix et de leurs initiatives individuelles. Seul Dieu est pleinement sage mais Frère Jean en fait une certaine acquisition [NL16] en retenant les leçons de ses erreurs passées. C’est à son image que Frère Jean demande à Gargantua de fonder l’abbaye de Thélème, en mêlant le courage et la sagesse d’un moine généreux, une personne idéale selon Rabelais[NL17] 
17)    « Fut ordonné que là ne seraient reçues sinon les belles, bien formées et bien naturées : et les beaux, bien formés et bien naturés. » - Chapitre 52 : Ici apparaît pour la première fois depuis l’antiquité la notion d’  « eugénisme ». Les pensionnaires de Thélème seront sélectionnés. Selon un idéal bien défini, les portes de cette abbaye utopique ne seront ouvertes qu’à une catégorie de personnes bien spéciales. Des femmes belles et bien formées tous comme des hommes aux mêmes dons physiques. L’Homme est parfait, et c’est par cette perfection qu’il se rapproche de Dieu. Le message humaniste est clair dans cette citation : Si dans cette abbaye tu veux être pensionnaire, à l’image de Dieu tu devras être. La mixité de cette abbaye se base aussi donc sur un commerce amoureux, qui prendra naturellement sa place dans un ensemble où figurera l’étude et le commerce de l’esprit. Avant de rendre visite aux dames dans leurs appartements privés, les hommes passeront chez le coiffeur, le barbier et le masseur pour être au mieux de leur forme[NL18] .


18)    « Toute leur vie était employée non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. (…) Ainsi l’avait établi Gargantua. En leur règle n’était que cette clause : Fais ce que tu voudras. » - Chapitre 57 : Rabelais, en même temps qu’il formule explicitement une condamnation de la vie monastique traditionnelle, veut aussi démontrer que la morale d’une élite peut être celle de tous les hommes, à condition que l’acquisition de tout le savoir de leur temps fasse d’eux des adultes. En opposant le libre arbitre à la règle imposée, il fait confiance à l’homme. Thélème veut montrer la valeur d’une expérience qui peut être généralisée à tous les hommes qui se seront montrés dignes de se gouverner eux-mêmes. La morale de Rabelais se résume toute entière dans le principe de Thélème. Il vient du grec « thélo » (« je veux »), et cette affirmation de la volonté personnelle contre l’obéissance et la docilité. A Thélème, il n’y a pas de mur d’enceinte. On y entre, on y sort librement, et si l’on y reste, c’est que l’on a de bonnes raisons d’y rester.   [NL19] 
19)   « Car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié. » - Chapitre 57 : Ici, la contrainte de la règle est présentée paradoxalement comme une incitation à la transgression et à la faute par le présent de vérité générale (une régle > une transgression). La société idéale réclamerait une totale liberté, l’absence de lois. Cette extravagance est cependant levée car Thélème n’abrite qu’une élite entraînée aux principes humanistesIl ne faut enfin pas oublier que Thélème parce qu’elle est l’exacte contre-pied de l’institution monastique de l’époque présente une critique de cette dernière, critique qui vise à réformer la société pour le progrès de la civilisation.   [NL20] 


20)   « Ce n’est de maintenant que les gens réduits à la créance évangélique sont persécutés. Mais bien heureux est celui qui ne sera scandalisé et qui toujours tendra au but, au blanc, que Dieu par son cher fils nous a préfix, sans par ses affections charnelles être distrait ni diverti. » - Chapitre 58 : Gargantua évoque derrière le rire apparent la crise religieuse française avant eu lieu entre 1533 et 1535. La Réforme a profondément affecté la religion du royaume de France en 1516 par le concordat de Bologne. En 1534, l’affaire des placards a entraîné une répression des protestants particulièrement sévère. Certains d’entre eux ont placardé jusque sur la porte de la chambre du roi des textes insultants contre la messe. La réaction royale est alors immédiate, violente, et se concrétise notamment par la multiplication des bûchers. Si Gargantua a été rédigé au cœur de cette période, la remarque du héros dans ce dernier chapitre pourrait faire écho aux persécutions qui ont suivi l’affaire. Mais dans ce cas, la critique des théologiens ou de certains rituels catholiques peut aujourd’hui paraître bien audacieuse au regard d’une autorité devenue alors très suspicieuse et menaçante à l’égard des écrivains.   [NL21] 

NOTE: 28/40 = 14/20

Léo ROGER