jeudi 16 novembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: La scène du meurtre

Sophocle/Pasolini = Scène du meurtre
Comment est traitée la scène du meurtre dans les deux œuvres?
Quelles sont les fonctions de cette scène ?


I- Un traitement en mots et en images (Formes de la scène)
A) Respect des règles tragiques
Sophocle respecte les règles de bienséance et ne montre pas la scène du meurtre = Un traitement verbal = scène narrée = Chez Sophocle, le meurtre de Laïos n’a pas lieu dans le temps de la pièce, éventuellement à l’extérieur, comme c’est le cas pour la pendaison de Jocaste, mais il appartient à un passé déjà lointain = Traitement verbal et narrativisé (Jocaste raconte)
Pasolini : Pas de bienséances, tout est montré, mais même traitement tragique = mise en scène dramatique des actions, dynamisme et accumulations = confine au tragique = traitement cinématographique.

B) Le spectateur a un rôle différent
Sophocle : Le spectateur découvre la scène avec Œdipe, découvre la vérité sur la scène en même temps que lui = identification complète.
Pasolini : Le spectateur voit tout = Exploitation des règles cinématographiques = mis en images du meurtre = Pasolini fait une accumulation, il ajoute cette scène et la rend extrêmement violente et pénible pour le personnage d'Œdipe et pour le spectateur =
Pasolini montre tout = paradoxe = au théâtre (qui vient du grec theatron qui signifie regarder on ne voit rien, alors que le cinéma met en images (Pasolini = cinéma = art visuel) la scène.

C) Un traitement elliptique VS un traitement qui se sert de l'amplification =
Sophocle : Traiter le meurtre de Laïos de manière très elliptique, par une analepse très fragmentaire permet d’introduire un élément dramaturgique de nature à engendrer une péripétie, un coup de théâtre : l’apparition, le retour du témoin clé.
Pasolini : Certes des éléments épiques sont présents (forme étrange et exceptionnelle des armes et des casques, bruit des armes qui s’entrechoquent, gestuelle du combattant, effet de lumière éblouissante) mais Œdipe n’a rien d’un héros épique ; il se trouve plutôt dans la posture d’un personnage contraint, fuyant une nouvelle fois ; puis il revient avec détermination mettre à mort un second serviteur. Le réalisateur multiplie les plans où le spectateur voit le personnage courir encore, exténué ; Nulle musique d’accompagnement mais un halètement, un bruit de course = cinéma de poésie.


II) Un traitement tragique
A) Rôle dramaturgique : Dans les deux œuvres, la scène du meurtre est l'élément déclencheur et c'est à la suite de ce meurtre que la ville de Thèbes dans une situation difficile.
Sophocle : À la fin du deuxième épisode, les paroles de Jocaste reviennent sur le meurtre de Laïos et bribe par bribe, elle délivre à Œdipe des informations qui l’engagent avec effroi vers la découverte de la vérité : trois chemins, en Phocide, un peu avant le jour de son accession au trône, cinq hommes l’accompagnaient... Le récit du meurtre par Jocaste revêt une forte valeur dramaturgique puisqu’il accroît considérablement l’intensité tragique à ce moment et donc la pitié du spectateur.
Pasolini : La ville proie du fléau montrée elle aussi = conséquences immédiates du meurtre.

B) Rôle du Fatum : La scène du meurtre dans les 2 œuvres est dictée selon la prophétie = Œdipe accomplit son destin tragique (Voir cours sur tragique)

C) Mise en scène de la mort : Du meurtre de Laïos, Sophocle extrait un personnage qui, de manière redondante, est au cœur des préoccupations, des paroles des personnages : le tueur. Plutôt que de montrer le tueur en acte, Sophocle le montre en objet passionnel de recherche chez Œdipe.
Pasolini = Mise en scène violente + Le cinéaste choisit de montrer l’assassinat, de le mettre en scène = mise en scène visuelle de la mort = mise en scène visuelle du tragique, monstration du monstre.


III) Un traitement symbolique
A) Anthropologique : Une humanité ambivalente
Sophocle : L'hybris ou le péché de démesure qui consiste à se croire l'égal des dieux. Tout ce à quoi l'entendement humain peut avoir accès, c'est la nécessité de la tempérance, la mesure, le contrôle de soi et la conscience de ses limites au regard des dieux auxquels ils ne sauraient seulement s'égaler.
Pasolini : Brutalement Pasolini change l’expression du visage de son personnage pour faire apparaître une profonde détermination lorsqu’il se retrouve face à la carriole comme si le réalisateur voulait faire percevoir le coup de folie qui gagne le personnage ou l’emprise sur lui de quelque puissance ou encore la volonté du jeune homme de tuer cette image du père qui le méprisait ; du reste, le vieillard a renforcé son autorité se coiffant d’une haute tiare dorée. La mise à mort violente de Laïos habillé de noir par un Œdipe habillé de blanc est filmée. Le souffle du meurtrier, les râles de sa victime, la mise à mort avec une prise de vue en contre plongée et l’épée qui est enfoncée dans le corps, sont rendus. Œdipe achèvera avec la même sauvagerie un dernier serviteur dont la jeunesse ne l’émouvra pas ; en trophée, il portera son casque. Au début de la séquence consacrée au meurtre, Œdipe a été présenté comme un personnage cherchant à fuir avec effroi son devenir ; dans la seconde partie, il s’est métamorphosé en tueur implacable sans doute mû par le goût du sang. Pasolini reprend donc la malédiction antique du personnage mais aussi donne donc à voir les versants profondément contradictoires qui peuvent être le propre de l’humain.

B) Métaphysique
Sophocle : Dans le prologue, au cours du premier dialogue entre Œdipe et Créon au retour de Delphes, il est question de la conséquence directe du meurtre : la volonté du dieu Apollon d’établir une justice divine en purifiant la cité et en châtiant les assassins. Le sang appelle le sang ou du moins l’expulsion du pharmakos (Le pharmakos (en grec ancien φαρμακός, « celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre ») est la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives et dans la Grèce antique.). Sophocle n’insiste pas sur la violence du meurtre lui-même mais sur la violence de la justice divine ainsi déclenchée. L’ancienneté du crime ne rend pas le dieu oublieux. Le meurtre de Laïos est donc pour Sophocle l’occasion de montrer aux spectateurs antiques la fermeté, la constance divine. = Conception Sophocléenne de la divinité dans ses tragédies : renoncer à comprendre les décisions des dieux mais sans sombrer dans l'impiété pour autant (Jacqueline de Romilly, La Tragédie grecque, PUF (179 pages – Ouvrage conseillé) - « Sophocle la tragédie du héros solitaire » - p. 101)
Pasolini : Voir cours sur cinéma de poésie = désacralisation et  sacralisation.

C) Philosophique
Sophocle : Platon = « Connais-toi toi-même » = révélations de Jocaste, contre l’Hybris + Caverne de Platon = le meurtre révèle ses plus bas instincts = un monstre. . Cf : Fronton du temple oraculaire de Delphes : « Rien de trop » + « Connais-toi toi même »

Pasolini : Mise en scène du complexe freudien = Dans ce paysage aride, très caniculaire Œdipe avance en se protégeant avec un maigre branchage ; surgit une carriole attelée, escortée. Le personnage âgé véhiculé invective le jeune homme, l’enjoignant de s’écarter du chemin. Pasolini attribue à Laïos la figure autoritaire d’un vieux père voulant imposer sa volonté brutale à un jeune homme qui se rebelle en jetant violemment une pierre à un serviteur. Au début de cette scène, le réalisateur italien poursuit la thématique psychologique, psychanalytique qu’il a inaugurée avec son prologue située dans l’Italie moderne = l’inconscient devient conscient. Fatalité freudienne.

Nathalie LECLERCQ