dimanche 17 septembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: LE MOTIF DE L'AVEUGLEMENT

SOPHOCLE / PASOLINI : En quoi le motif de l'aveuglement est-il au cœur des deux œuvres ?
                  
           « Ô nuage exécrable de ma nuit, qui m’as envahi, lamentable, invincible, irrémédiable ! hélas sur moi ! hélas ! encore. Les pointes amères de mon mal et le souvenir de mes crimes me déchirent à la fois. » Ce cri déchirant d’Œdipe rend compte de la thématique de l’ombre et de la nuit dans Œdipe roi de Sophocle. Pasolini, dans son adaptation cinématographique de 1968 reprend ce même motif nocturne et ses fonctions pour mieux mettre en valeur l’importance de l’aveuglement du personnage et la façon dont il conduit à sa perte.
                  Mais en quoi le motif de l'aveuglement est-il au cœur des deux œuvres ?
                  Quelles en sont les formes, les fonctions et les valeurs ?



                  Dans un premier temps, Sophocle et Pasolini assignent plusieurs formes structurantes au motif de l’aveuglement œdipien.
                  Tout d’abord, le motif de l’aveuglement est au cœur des deux œuvres en ce qu’il en constitue le point de départ, la situation initiale. Sophocle est clair sur ce point, dès son prologue, lorsqu’il fait dire à son héros : « Je l’ai entendu dire, car je ne l’ai jamais vu ». De son propre aveu, Œdipe est marqué du sceau de l’ignorance et de l’aveuglement puisqu’il n’a pas « vu » encore la vérité, même s’il la recherche. C’est cet aveuglement liminaire, cette cécité temporaire qui le pousse à enquêter, elle fournit le motif principal de ses investigations et lui fait promettre : « Je porterai la lumière sur l’origine de ceci. » Pasolini va dans le même sens lorsqu’Œdipe informe ses parents qu'il veut aller dès le lendemain à Delphes consulter l'oracle à propos d'un cauchemar qu'il a fait. Les ténèbres de son esprit demandent à faire la lumière sur un passé qui lui échappe, mais dont il pressent déjà l’issue tragique. Aveugle face à son destin, c’est la volonté de clairvoyance qui motive le nœud de l’intrigue.
                  En outre, le motif de l’aveuglement est au cœur des dialogues, dans les deux œuvres, il en est le sujet principal, il structure le cœur du mythe. Tirésias, chez Sophocle, dit en effet à Œdipe : « Tu ne vois pas en quels maux tu es ! », alors que ce dernier répond qu’il est « Perdu dans une nuit éternelle ». Pasolini fait dire au Sphinx : « L’abîme où tu veux me pousser est en toi-même ». Ces répliques rendent compte d’une caractéristique fondamentale du personnage et de son incapacité à voir la vérité, à rester dans une abîme ténébreuse. Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des dialogues qu’il structure en profondeur.
                  Enfin, ce motif constitue non seulement le nœud de l’action, sa thématique principale, mais toute l’histoire en elle-même jusqu’à son dénouement. L’intégralité du schéma narratif des deux œuvres est construit par rapport aux ténèbres qui se sont emparées de l’esprit d’Œdipe, depuis le début, mais le motif est inversé, renouvelé à la fin, puisque Œdipe, dans les deux œuvres s’aveugle physiquement en se crevant les yeux dès qu’il voit clairement ce qu’il est. L’aveuglement forme le point nodal de l’intrigue, mais aussi son achèvement, dans un mouvement d’inversion révélateur où l’aveuglement devient paradoxalement source de connaissance et de transcendance.
                  Le motif de l’aveuglement structure donc les deux œuvres, il en constitue l’intrigue, le sujet principal et l’aboutissement.



                  Deuxièmement, ce motif est au cœur des deux œuvres parce que ses fonctions sont également fondamentales, il constitue le point d’achoppement du mythe, sa vérité immanente.
                  Tout d’abord, le motif revêt une fonction définitoire, Œdipe est l’aveugle de naissance, l’invalide aux pieds enflés, celui qui ne voit pas. Œdipe ne se connaît pas lui-même, Tirésias, chez Sophocle, lui rappelle clairement qu’il ne connaît pas sa véritable identité : « Connais-tu ceux dont tu es né ? » De même, Pasolini fait dire à Œdipe lors de sa confrontation avec le Sphinx : « Je ne veux pas te voir, je ne veux pas t’entendre. » Le motif de l’aveuglement définit le personnage principal, il en est l’essence même et sa résultante puisque tout son destin dépend de cette cécité consciente ou inconsciente. C’est parce qu’il demeure aveugle aux prédictions des oracles et des voyants qu’il est amené à connaître cette destinée tragique.
                  En outre, le motif de l’aveuglement a une fonction dramaturgique car il est l’élément fondateur de toutes les péripéties. Les deux auteurs mettent en scène un héros qui se refuse à voir la vérité, pas uniquement au début, mais tout au long de son enquête, nous l’avons dit. Mais cet aveuglement est pris en syllepse, dans tous les sens du terme, métaphoriquement pour signifier l’ignorance d’Œdipe et dénotativement, lorsqu’il se crève les yeux, pour permettre justement au héros d’accéder à sa dimension mythique et exemplaire. Le motif est structurel et rythmique parce qu’il a un fort pouvoir évocateur symbolique. Sophocle met bien en valeur cette dynamique lorsque son personnage s’exclame, après avoir pris conscience de son aveuglement : « Quand je manifestai en moi une telle souillure, pourrais-je les regarder avec des yeux fermes ? Certes, non ! Et si je pouvais fermer les sources de l’ouïe, je ne tarderais pas, puisque je fermerais ainsi tout mon malheureux corps et que je serais à la fois aveugle et sourd ; car il est doux de ne rien sentir de ses maux. ». De même Pasolini fait un gros plan sur le visage effaré d’Œdipe contemplant sa mère/femme pendue avant qu’il ne se crève volontairement les yeux pour bien mettre en valeur le caractère insupportable de ce qu’il voit, de ce qu’il a fait et provoqué. Le dénouement intervient donc quand l’aveuglement psychologique cesse enfin, pour donner lieu à une cécité physique libératrice et constructive.
                  En effet, le motif de l’aveuglement a aussi une fonction cathartique. Si Œdipe, dans les deux œuvres, est aveuglé par sa passion et son orgueil, par son hybris, au sens grec, son automutilation peut être perçue comme un acte de libération et de purgation qui permet au personnage d’atteindre une autre conscience du monde, une autre vision. Tirésias symbolise bien, chez les deux auteurs, la part de clairvoyance que contient l’aveuglement physique. Selon Sophocle, il est celui qui sait, tout comme chez Pasolini, il est l’aveugle clairvoyant, misérable parmi les hommes, mais l’élu des Dieux. C’est la raison pour laquelle Œdipe, dans les deux œuvres, choisit de s’aveugler. Non seulement, nous l’avons dit, il ne souhaite pas voir en face ce qu’il a fait, mais surtout l’aveuglement physique le libère de sa faute, il a une fonction expiatoire et salvatrice.
                  Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des deux œuvres car il a une triple fonction : définitoire, dramaturgique et cathartique.



                  Enfin, ces fonctions confèrent au motif des valeurs qui mettent en tension le destin de l’homme et du monde dans sa dimension à la fois humaine et métaphysique.
                  Tout d’abord, le motif de l’aveuglement prend une dimension humaniste en ce qu’il place l’homme au centre des préoccupations sociales, politiques et morales. Socialement, l’aveuglement d’Œdipe, dans les deux œuvres, est source d’entropie, il provoque la discorde et la maladie. Sophocle choisit d’ailleurs d’ouvrir sa pièce sur la peste qui s’est abattue sur la ville, tuant aveuglément femmes et enfants. Pasolini met parfaitement en image la dévastation due au fléau et la mort aveugle dont elle est le symbole. Politiquement, Sophocle insiste sur les devoirs d’un roi qui se doit d’aider son peuple. En résolvant l’énigme du Sphinx, Œdipe a déjà été le « sauveur », comme l’explique le prêtre dans le prologue. Il a donc apporté la lumière et détruit le monstre qui tuait aveuglément. Pasolini met davantage l’accent sur la dimension morale du personnage, ou psychologique, dirons-nous, en conférant à l’aveuglement œdipien une portée autobiographique. Le parallèle fait entre l’ouverture du film et son épilogue ouvre la voie à une leçon qui place le motif de l’aveuglement et sa résolution au cœur d’une réflexion anthropologique : Qui sommes-nous ? Quelle part notre enfance, nos parents et notre vécu a sur notre vie ? Les derniers mots d’Œdipe sont révélateurs : « Lumière qui autrefois était mienne, tu m’illumines pour la dernière fois. Je suis arrivé, la vie finit là où elle a commencé. » Le motif de l’aveuglément trouve sa résolution dans une analyse personnelle, actualisant ainsi la célèbre injonction gravée à l'entrée du temple de Delphes :                         "Connais-toi toi-même."
                  Le motif de l’aveuglement prend aussi des résonances métaphysiques et porte en creux la question de la faute. Même si les dieux ou nos désirs dominent l’homme, on ne peut nier qu’Œdipe ait accompli plusieurs meurtres aveuglément, dont celui de son propre père. Il a réalisé cet acte de plein gré, mais sans préméditation, comme il le raconte dans Sophocle : « Il ne souffrit pas un mal égal, car, aussitôt atteint du bâton que j’avais en main, il roula à la renverse du haut de son char ; et je tuai aussi tous les autres ». Pasolini met parfaitement en scène sa rage aveugle lors de ces meurtres et la façon dont Œdipe semble hors de lui, littéralement, pris d’une folie meurtrière irrépressible. Il a commis également l’inceste, dans une cécité profonde qui l’empêche de voir la réalité en face. Œdipe est donc doublement coupable vis-à-vis des Dieux. Cet aveuglement coupable le rend orgueilleux, colérique et le pousse à accuser sans preuve Tirésias puis Créon. Il s’arroge le droit de juger et de proférer des malédictions faisant une fois de plus preuve d’hybris. Le motif motive donc la culpabilité métaphysique du personnage. Il le transforme en un monstre aveugle, colérique, incestueux, meurtrier, déshumanisé et hors norme pour mieux mettre en valeur la nature intrinsèquement pécheresse de l’homme.
                  Le motif de l’aveuglement pose finalement la question de la responsabilité de l’homme face à son destin. La réponse de Sophocle est d’ordre tragique, l’homme ne maîtrise pas son destin, il est la proie du Fatum et des Dieux. Pasolini a, quant à lui, une réponse plus personnelle et psychanalytique. Si Œdipe n’est pas responsable de ses actes, puisque, au sens freudien, ses désirs d’inceste et de parricide demeurent inconscients, il n’en demeure pas moins une ambiguïté certaine. Que dire, en effet, de la scène d’amour lors de laquelle Jocaste semble savoir qu’Œdipe est son fils et que celui-ci l’appelle mère ? Pasolini semble montrer que l’aveuglement persiste alors même que la vérité est sue, comme si l’homme n’était pas libre de voir et qu’il était l’éternel esclave de ses désirs. Le motif de l’aveuglement prend donc une dimension philosophique qui pose la question de l’homme face à sa liberté et à son libre arbitre. Il renvoie au mythe de la caverne platonicienne qui « met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d'accession de l'homme à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance ».[1]
                  Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des deux œuvres par sa dimension humaniste, métaphysique et philosophique.



                  Pasolini et Sophocle mettent ainsi la thématique de l’aveuglement au cœur de la tragédie œdipienne. Le motif constitue le point de départ, le nœud et l’aboutissement de l’intrigue. Il a aussi une triple fonction définitoire, dramaturgique et cathartique. Il fonde enfin une réflexion anthropologique à la fois humaniste, métaphysique et philosophique.
                  Cette thématique de l’aveuglement interroge en creux celle de la lumière et l’on est à même de se demander dans quelle mesure cette confrontation révèle les principaux enjeux des deux œuvres.

Nathalie LECLERCQ





[1] Wikipédia